Les États généraux du film documentaire 2009 Route du doc : Pologne

Route du doc : Pologne


Pour commencer cette traversée du documentaire polonais contemporain, il paraissait incontournable de proposer quelques œuvres de ces cinéastes qui ont marqué l’histoire : quatre auteurs comme points de départ à autant de directions différentes, de styles, de récits, de rapports à l’histoire de la Pologne. La plupart sont issus de la prestigieuse école de Łódź qui continue d’irriguer le cinéma documentaire de jeunes talents, au côté de l’école de formation fondée par Andrzej Wajda.
Le cinéma de Wojciech Wiszniewski se situait au point de tension entre une intention artistique forte et un attachement à un récit de l’histoire emprunt de l’idéologie de l’époque, là où la liberté de la mise en scène entre en dissonance avec la ligne du récit. Deux portraits, celui du Menuisier et de la Tisseuse, et la mise en images de L’Abécédaire, leçon connue de tous les écoliers polonais, rivalisent d’inventivité et de fantaisie. Leurs univers font résonner l’écho lointain des images qu’il nous reste des folles représentations du théâtre de Tadeusz Kantor. Des histoires bousculées par les esprits de l’enfance et habitées par les spectres de la mort, des tableaux qui convoquent les tragédies de l’histoire dans les corps désarticulés des hommes qui tentent d’articuler l’absurde.
Kazimierz Karabasz s’inscrit autrement dans le réel. Son attention portée aux visages, sa capacité à saisir dans une situation ce qui se joue dans un regard, une attitude, révèlent une grande acuité du regard. Le portrait de Krystina M. nous rapproche d’une forme documentaire qui se fonde sur la rencontre et l’observation, et sonde ici de manière plus intime, les conflits entre les aspirations d’une jeune femme et ses inquiétudes face à une réalité moins prometteuse qu’elle n’y paraît. Un contrepoint aux compositions de Wiszniewski autrement réaliste, construit sur des scènes du quotidien mais pas moins cinématographique. Un style qui s’épanouit dès ses premières œuvres, dans un noir et blanc d’une belle maîtrise lorsqu’il filme les artistes d’un cirque (Les Gens du voyage).
C’est par cet art de la mise en scène que le cinéma a pu s’attaquer de manière plus ou moins détournée à une représentation de l’histoire soumise à la censure, et dont la dureté est à la mesure d’une politique qui en 1968 prendra un tournant radical. Le gouvernement réprimera sévèrement le mouvement étudiant, expulsera plus de vingt mille juifs dans le cadre d’une campagne antisémite et musellera toute opposition même désespérée, comme le sera l’immolation d’un père de famille devant des milliers de personnes, en protestation à l’entrée des troupes soviétiques à Prague, acte totalement ignoré et refoulé. Plus de vingt ans après, dans Entendez mon cri, Maciej Drygas retrouve des témoins de ce sacrifice et exhume les terribles images enregistrées. Le film révèle de façon édifiante les rouages d’un système qui a réussi à endoctriner les esprits et réhabilite la mémoire de cet homme et de son geste.
L’histoire, Marcel Łoziński va très tôt choisir de l’ausculter par le biais de l’observation des relations sociales et professionnelles, là où l’emprise des systèmes se fait jour. Mais il faut qualifier cette observation de participante car il pense le cinéma documentaire comme un élément perturbateur, s’immisçant dans le jeu du réel et en bousculant les règles. Happy end est en trompe l’œil, Collision frontale prend en charge les injustices de la réalité, Essai de microphone dont le reporter est soumis à la censure est une mise en abîme du travail du cinéaste et une forme de prémisse de l’application de la loi martiale un an plus tard, pour écraser le mouvement Solidarność. Ces films exacerbent les situations ou les provoquent et sont toujours reliés à une volonté de refléter l’histoire ou parfois de la raconter plus directement. Ainsi pour Sept juifs de ma classe, le cinéaste convoque ses anciens camarades tous exilés. Ils se retrouveront des années après pour de longues discussions collectives où chacun évoquera les raisons et les conditions de son exil forcé en 1968. Une démarche qui inaugure une série de films qui reposent sur le temps qui a passé et ravivent les souvenirs pour les mettre à l’épreuve du présent, du changement et de l’oubli.
Et So It Doesn't Hurt retourne vers un personnage vingt-trois ans après, mélange deux films et confronte deux époques. Cette fois Łoziński baisse la garde et se rapproche de cette femme qui les accueille avec moins d’appréhension et sans la rancœur qu’elle aurait pu garder de cette première visite intrusive d’une journaliste venue remettre en cause son choix de vie. L’équipe de tournage observe à distance les échanges qui se durcissent. Serait-il dangereux pour le cinéaste de se mettre à aimer ses personnages ?
Le thème du retour, des années après, semble avoir fait des émules. Relier des histoires, des destins, des générations entre elles, précisément pour tenter de faire histoire, de faire ressurgir les traces. Dans Kredens, le jeune réalisateur Jacob Dammas retrouve l’appartement d’où a été expulsée sa famille juive. Avec obstination, il va tenter d’y pénétrer, provoquant des rencontres méfiantes puis bavardes, d’autres mutiques et glaçantes. Ou comment ne pas se débarrasser trop facilement de « l’histoire ancienne » ? Comment aussi ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain ? Dans Notre rue, au fil des années, Marcin Latałło ne peut que constater les conséquences de la disparition de l’industrie textile qui fit la richesse de la ville de Łódź : emplois disparus, familles fragilisées, santé dégradée et logement menacé. De l’autre côté de la rue, on réhabilite — en l’occurrence ils privatisent et commercialisent — et si le père finit par retrouver un emploi de surveillance, c’est déjà trop tard. Comment porter l’héritage imposant laissé par les aînés ? Rafael Lewandowski ouvre son film aux convictions et aux doutes des enfants des héros de l’historique Solidarność qui fit chuter le régime de Jaruzelski. C’est d’une autre réhabilitation dont il s’agit ici — celle des victimes oubliées face aux responsables innocentés — car ce passé est aussi menacé de liquidation. À la fin du film, un jeune couple quitte le pays pour aller voir ailleurs. Trente ans auparavant, dans l’étonnant Abécédaire, à l’ultime question qui leur est posée, « En quoi croyez-vous ? », les deux enfants ne répondent pas mais se retournent pour prendre la route… Les figures de l’enfance sont très présentes dans le cinéma documentaire, échappant très rarement à la complaisance d’un regard par avance séduit. Ici, l’enfance se présente sous un jour souvent sombre ou difficile, une épreuve à traverser dont ils se sortent en restant précisément les enfants qu’ils demeurent, quand leurs rêves sont encore les plus forts. Marcin Sauter les laisse tout à leurs jeux, quand Łoziński envoie discrètement son fils loquace et espiègle à la rencontre de personnes âgées ou à celle des cheminots de la gare de Brześć. S’il y a beaucoup de formes courtes, c’est parce qu’il s’agit souvent de films d’études mais c’est aussi qu’elles correspondent à la durée d’un récit qui ne cherche pas à s’étendre. Les films restent centrés sur leur sujet et esquissent des portraits dans une retenue formelle et avec une attention qui laisse toute la place à leurs personnages pour exister, pudiquement. Que ce soit pour dépeindre la communauté fragile d’un village, celle plus lointaine et dénaturée des Evenks ou celle encore d’un hôpital, tous ces films sont une manière d’observer et d’ausculter à distance les états d’une société. À l’opposé, trois films nous embarquent dans des territoires intimes plus impudiques. De manière un peu naïve, Dominika Montean recontacte d’anciennes camarades de classes pour une excursion commémorative. La désillusion sera brutale mais sa sincère obstination tient le film en équilibre. Marcin Koszalka explore assez méticuleusement dans ses films ce terrain de l’intime, dans le rapport à la mort pour The Existence, dans l’hystérie familiale pour Till It Hurts, entre narcissisme et ironie.
Et comment entrer dans l’intimité d’un petit appartement et le quotidien que partagent un vieux père invalide et son fils infirme ? La démonstration nous est donnée par ce très beau portrait d’un photographe « en chambre », Benek Blues. À une distance rarement aussi juste dans une situation si délicate — filmer l’infirmité et la promiscuité — la réalisatrice aura réussi dans l’exiguïté de ce petit théâtre un portrait très fin et attentif qui devait beaucoup à sa grande expérience de monteuse.

Christophe Postic


Invités : Marcel Łoziński (réalisateur), Rafael Lewandowski (réalisateur), Jacob Dammas (réalisateur), Wojciech Szczudo (producteur).


Remerciements à Barbara Orlicz-Szczypula et Katarzyna Wilk (Krakow Film Foundation), Joanna Skalska (Andrzej Wajda Master School of Film Directing), Andrzej Bednarek et Marcin Malatyski (National Film of Łódź), Wojciech Szczudo (Kalejdoskop Film Studio), Ula Niegowska, Maciej Nowicki, Ania Szczepanska. Avec le soutien de l’Institut Polonais de Paris (Maciek Hamela) et de l’Ambassade de France (Romain Masson).