Les États généraux du film documentaire 2016 Les bonnes manières

Les bonnes manières


Atelier 1

« Les bonnes manières », voilà qui peut laisser perplexe : y aurait-il de bonnes manières, voire de mauvaises, pour faire un film et qui en ferait l’expertise ? Tentons une hypothèse avec Gilles Deleuze citant Cassavetes : « Ce qui fait partie du film c’est de s’intéresser aux gens plus qu’au film, aux “problèmes humains” plus qu’aux “problèmes de mise en scène”, pour que les gens ne passent pas du côté de la caméra sans que la caméra ne soit passée du côté des gens… », avant d’ajouter avec Shirley Clarke : « il faut un certain temps pour que le personnage s’empare de votre attente… », « un certain temps est nécessaire, qui fait partie intégrante du film (1). »
Ce temps-là sera exposé, au centre des échanges, tout au long des deux jours de l’atelier « Les bonnes manières », avec l’envie de débattre de quelques constats communs au cinéma et au spectacle vivant : un nombre croissant de cinéastes, d’artistes procèdent ainsi au sein de collectifs qui décident d’agir en immersion dans des territoires jusqu’alors plus souvent explorés par les sciences humaines et sociales. Est-ce là un simple rappel du poids du réel ? Est-ce une nécessité de se rapprocher d’un réel démantelé et fracturé, de trouver une manière de s’y inscrire ? Comment se pensent aujourd’hui ces gestes d’engagement ? Comment faire et que veut-on, ensemble ? Que veut-on raconter ? Dans la continuité des ateliers « La fable documentaire », proposé aux États généraux l’an passé, et « Le Réel et ses dramaturgies », qui s’est tenu en mai dernier à Évry, tous deux structurés autour du souci du récit, « Les bonnes manières » présentera le travail de cinéastes qui choisissent d’inscrire leur film dans un processus incertain, au cours duquel s’invente un récit par et avec ceux qui sont invités à prendre part à l’expérience. C’est alors que le film imaginé comme espace commun possible incite à la recherche de « bonnes manières », au plus proche d’un pas à pas où le cheminement, les bifurcations font partie du film et lui offrent une forme.
L’atelier invite des équipes qui filment ce qui se tient avec ceux qui cohabitent dans un monde complexe, fait d’exclusion, de relégation, mais aussi de rébellion, non pour accompagner un travail social ou thérapeutique mais pour interroger ce qui fait rupture, sens et nœuds pour tous. C’est cela qui nous a conduits au choix des films. Au fur et à mesure de nos rencontres avec les cinéastes, nous avons souhaité porter attention aux constructions réflexives, quand le film parfois documente sa propre démarche, à la recherche d’un réel ni représenté, ni reproduit, mais un « réel visé (2) ». Le film comme une proposition qui déforme ce qui serait « joué d’avance ». Toutes pratiques qui participent de ce que Deleuze soulignait à propos des films de Jean Rouch : « Il faut que le personnage soit d’abord réel pour qu’il affirme la fiction comme une puissance et non comme un modèle : il faut qu’il se mette à fabuler pour s’affirmer d’autant plus comme réel, et non comme fictif. Le personnage ne cesse de devenir un autre, et n’est plus séparable de ce devenir qui se confond avec un peuple (3) ».
L’utilisation des masques, le détour par une fiction coécrite, le temps long d’une immersion dans un quartier populaire, les pratiques d’atelier, en toute altérité ou entre amis, le théâtre, l’écriture, le cinéma argentique, le documentaire sonore, le remontage de bobines héritées d’une autre époque, la force d’une parole biographique proférée comme un chant poétique et libertaire, deviennent autant de propositions cinématographiques pour que résonnent les interstices d’un processus créatif ; comme un hors-champ de l’économie du cinéma d’aujourd’hui.
En s’attachant aux manières de faire, l’atelier 2016 entend ainsi penser le cinéma documentaire comme un geste d’hospitalité, un refuge, et un espace pour un cadre d’expériences et d’images partagées. Quand l’ambition du politique se loge au creux de l’ordinaire.

Christophe Postic et Monique Peyrière (4)

1. Gilles Deleuze, L’Image-temps. Cinéma 2, Éditions de Minuit, 1985, p. 201.
2. Ibid., p. 7.
3. Ibid., p. 198.
4. Monique Peyrière est chercheure au Centre Pierre Naville, Université d’Évry, et chercheure associée au Centre Edgar Morin (EHESS/CNRS). Le Centre Pierre Naville et le Master Image et Société de l’université d’Évry sont partenaires de l’atelier.


DÉROULEMENT DE L’ATELIER

Lundi matin :
– Présentation de l’atelier.
– Présentation de deux films en cours, par Manon Ott et Grégory Cohen.
Travaillant aux Mureaux depuis cinq années au travers de recherches, d’ateliers de cinéma et de photographie avec les habitants d’un quartier populaire, où ils ont aussi habité, ils y préparent actuellement deux films, l’un en documentaire (Les Cendres et la Braise), l’autre en fiction (T’es mort dans le film).
– Projection d’extraits du film en cours de Manon Ott, Les Cendres et la Braise.
Portrait politique et poétique de ce territoire ouvrier en mutation, le film part à la rencontre de ses habitants, de leurs paroles et de leurs quêtes de liberté.

Lundi après-midi :
– Projection d’extraits des ateliers et du film à venir de Grégory Cohen, T’es mort dans le film.
Entre fiction et documentaire, le film est né d’un atelier vidéo avec des adolescents d’un quartier des Mureaux autour des rapports filles-garçons. La projection sera l’occasion de revenir sur la démarche de coécriture d’une fiction avec ceux qui jouent leur propre rôle, pour explorer un sujet aussi tabou que l’amour dans une cité.
– Présentation du film en cours de fabrication de Clémence Ancelin, Le cri est toujours le début d’un chant, réalisé dans un centre éducatif fermé pour mineurs multirécidivistes.
– Projection de Ceci n’est pas un film, un film accompagné par Laureline Delom.

Lundi soir :
– Projection de Flacky et Camarades, de Aaron Sievers.

Mardi matin :
– Débat sur Flacky et Camarades.
– Projection de On ira à Neuilly Inch’Allah, d’Anna Salzberg et Mehdi Ahoudig.

Mardi après-midi :
– Projection de Une tempête… du groupe d’entraide mutuelle Les Envolées.
– Projection de Qui suis-je ? Marseille 1990 de La Parole errante, réalisé par Hélène Châtelain.
– Débat d’ensemble.

Mardi soir :
– Projection de Pas comme des loups de Vincent Pouplard, en présence du réalisateur.
– Projection de The Cool World de Shirley Clarke.
Séance accessible sans pré-inscription.


Atelier animé par Christophe Postic et Monique Peyrière.
Avec Manon Ott et Grégory Cohen (cinéastes et chercheurs au Centre Pierre Naville de l’université d’Évry), Clémence Ancelin (cinéaste), Laureline Delom (monteuse), Aaron Sievers (cinéaste), Anna Salzberg et Mehdi Ahoudig (cinéastes), le GEM (groupe d’entraide mutuelle) Les Envolées et Vincent Pouplard (cinéaste).