Les États généraux du film documentaire 2015 Expériences du regard

Expériences du regard


À mi-chemin

Quelques centaines de films plus tard, nous sommes arrivés à mi-chemin d’un parcours chaotique, sans carte ni boussole, sans autre panneau indicateur que les films eux-mêmes.
Pas de visibilité non plus : à chaque film, c’est la plongée dans l’inconnu, l’attente de quelque chose de nouveau qui nous saisisse, qui nous emporte – et, parfois aussi, nous fait oublier la déception du film d’avant.
Il est temps maintenant de s’arrêter et de regarder le chemin parcouru.
Il est jalonné des films que nous avons laissés de côté, certains sans état d’âme, d’autres avec le sentiment d’être injustes. Injustice assumée, justifiée uniquement par les vingt-quatre films que nous avons choisi de garder et de partager avec vous.
Ce n’est pas une sélection – le mot a quelque chose de pesant, de définitif – mais une collection éphémère, un instantané avec ses effets de hasard, de bougé, de décadrage.
Rétrospectivement nous avons la tentation d’oublier ce que nos choix ont d’aléatoire et de subjectif, et de chercher à y lire une cohérence, une structure, un sens. Ranger les films, les mettre en ordre, en figure, selon leur thème, leur forme, leur ambition, leur origine.
Au début l’exercice semble facile. Il semble naturel de rapprocher Les Garçons de Rollin et Une jeunesse allemande (tiroir : engagement), Muchachas et Changement de décor (étiquette : maîtres et serviteurs) Conversion, Temps de pose et Histoires maternelles (attention : fragile), Little Go Girls et Ce qu’il reste de la folie (Afrique et abîme) Sud Eau Nord Déplacer et Magna Graecia (films paysage, films horizon).
Et toutes ces connections semblent dessiner une image d’ensemble claire et plaisante.
Mais aussitôt d’autres connections apparaissent, tout aussi légitimes. L’écolier colombien de Nuit blessée a l’âge des lycéens des Garçons de Rollin, tout comme les adolescents alsaciens de L’Inutile et les enfants criminels de Fils de Caïn. Mais en même temps Nuit blessée est, comme Frère et Sœur, une histoire de famille. Et une histoire d’amour tout comme Angel et Jeanne, un couple qu’on aurait pu croiser dans Voglio dormire con te.
Et quand, lassés de ce « marabout-bout-de-ficelle » thématique, on s’intéresse à la manière dont ces films sont faits, d’autres liaisons s’imposent, tout aussi légitimes : la sensualité, le bonheur d’imager le monde, rapprochent Yaar de Little Go Girls, bien plus que l’Afrique, leur terrain commun. La même voix, ténue, fragile et forte en même temps semble parcourir deux films aussi différents que Conversion et Histoires maternelles. Et nos lignes imaginaires se superposent, s’enchevêtrent, tout est dans tout, et notre tentative de rangement tourne rapidement au chaos.
Pas de panique. C’est ce qui arrive quand on essaie de mettre des mots sur des films.
Mais les films ne sont pas des étiquettes. Le seul moyen de démêler l’écheveau est d’en faire l’expérience. C’est pour cela que nous les avons choisis. Parce que quelque chose en eux échappe à toute classification, ils débordent d’eux mêmes, se libèrent de leurs propres présupposés, ne se laissent réduire ni à leur thème ni à leur forme, ni à de bonnes idées, ni à de bonnes intentions. Ce sont des objets réels et singuliers, animés par cette chose étrange et insaisissable que, faute de mieux, on pourrait appeler « énergie filmique ».
En les choisissant nous avons fait la moitié du chemin. Les partager avec vous, confronter films et spectateurs, regards et réalisateurs, et découvrir encore un tout autre paysage, c’est l’autre moitié du chemin qui reste à parcourir.

Stan Neumann et Stefano Savona


Débats animés par Stan Neumann et Stefano Savona.
En présence des réalisateurs et des producteurs.