Les États généraux du film documentaire 2014 Route du doc : Pays-Bas

Route du doc : Pays-Bas


Avec le soutien de Eye International.

Le nombre de longs métrages présentés dans cette programmation est un assez fidèle reflet de la production du cinéma documentaire aux Pays-Bas. Financièrement lié à la télévision et bénéficiant en cela de conditions de production et de diffusion assez favorables, le cinéma documentaire profite également de la dynamique d’un des plus grands festivals et marchés internationaux de documentaires (IDFA – Festival International du Film Documentaire d’Amsterdam, créé en 1988). À cela s’ajoutent le soutien du Netherlands Film Fund et la promotion de la cinématographie nationale à l’étranger avec Eye International qui ont favorisé jusqu’à aujourd’hui une réelle vitalité et une belle diversité du documentaire. Cela permet à des producteurs indépendants de défendre des films qui trouvent parfois le chemin de la salle et régulièrement celui des sélections internationales. Une seule ombre au tableau mais non des moindres, la disparition programmée du précieux Dutch Cultural Media Fund, après plus de vingt-cinq ans au service de la création, annonce une redistribution des cartes et des finances qui menace cette situation d’exception.

Il nous faut rappeler ici que cette sélection consacrée chaque année à la production récente d’un pays n’est ni un panorama au sens représentatif ou exhaustif, ni un choix emblématique mais une programmation qui se construit en premier lieu film après film, puis dans leur résonance ou leur dissemblance. L’assemblage qui en résulte est aussi le fruit de la rencontre de deux regards (étranger et autochtone), de deux perceptions et de deux sensibilités. Dès lors, autorisons-nous a posteriori, deux remarques préliminaires. Pur hasard, la moitié exactement des films choisis ont été tournés hors des Pays-Bas ; hypothèse : ce petit pays encourage particulièrement à aller voir ailleurs ce qu’il s’y passe, non qu’il manque d’histoires et de mémoires mais la confrontation à l’étranger reste la promesse possible d’un regard plus intrigué. Récurrence, un certain nombre de films tout à fait remarquables par leurs témoignages privilégient une approche plus sociologique que cinématographique, au risque parfois de l’inventaire ou de l’excès de maîtrise. Cet effort pour contenir peut être une manière de conjurer nos peurs et lisser un peu ces inquiétudes profondes qui traversent nos vies et ces films : le temps qui passe, les séparations, les disparitions. Nous avons préféré les films qui affrontent ces turbulences comme une tentative d’effraction, franchissant les limites plus qu’ils ne les contiennent – moins réparer que se confronter – à l’image même des figures qu’on y rencontre, le plus souvent à la marge d’une société qui leur est trop étroite et bien peu accueillante. Boris Ryzhy, poète russe, irradie encore de sa présence ses proches qu’il a délibérément quittés, à bout de souffle mais pas de mots. D’une douce fantaisie très attachante, le film éponyme nous débarque au milieu d’une de ces petites cités soviétiques où la réalisatrice retrouve quelques rescapés d’une génération sacrifiée mais encore habités et troublés – tout comme nous – par la voix du disparu. La présence de Matthew est, elle, bien réelle et autrement troublante. On pénètre comme dans un gouffre dans l’intimité du monde de Matthew's Laws, autorisé seulement par la relation qui lie le réalisateur à son ami, mais non sans un certain malaise, redoutant les accès de violence et suspendu aux éclats de son visage quand la rencontre semble soudain possible. Via Dolorosa, dont la caméra délaisse le décor et la foule d’une procession religieuse pour isoler les visages, figures déformées par la ferveur, le recueillement ou la souffrance, fera ici figure de style. Ce qui n’est pas du tout l’intention de Ne me quitte pas, dont l’entrée en matière plutôt brutale peut laisser craindre le pire jusqu’à ce que ces deux inséparables esseulés ne trouvent leur place dans le film, à leurs corps enivrés défendant. Plus qu’une complicité qui frôlerait la complaisance, c’est la fidélité persévérante des deux réalisateurs qui dévoile finalement leurs fragiles humanités, une fidélité à l’image de l’amitié de ces deux compagnons d’infortune.

Ailleurs, au Sierra Leone, avec Shadow’man, les marginalités prennent la forme violente de l’exclusion. Comment porter le regard sur la souffrance de ces hommes, comment être là avec eux, à filmer, dans cette précarité, autrement qu’en partageant humblement ces moments d’errance la nuit à la recherche d’un abri, ces moments d’entraide ou de conflits ? Pour ces hommes qui voudraient pouvoir habiter ce monde qui se refuse à eux, le film reste un maigre refuge, aussi éphémère mais parfois aussi intense qu’une rencontre. Comme celle avec Mashoud, ce pêcheur qui semble immortel mais sent sa force le quitter et convoite un dernier trophée. Il veut bien transmettre ses secrets d’expérience, sans douter qu’il soit le meilleur, et nous convier à des rituels plus magiques. Il est un maître irascible et impatient mais magnifique de la tribu des Wavumba, They Who Smell of Fish, l’incarnation d’une figure oubliée qui hante le cinéaste depuis l’enfance.

Le poids de l’héritage est aussi au travail pour le réalisateur de Parts of a Family. Ses parents ont fait le choix de ne pas se séparer, vivant comme deux colocataires sous le même toit d’une villa cossue, anciens amants qui en auraient oublié jusqu’aux motifs de leur rencontre. Il ne cherche ni à expliquer ni à réparer, mais le film rend tangible cet espace commun partagé : ensemble et séparé. Il est avec l’un et l’autre, il est le corps commun qui irrigue, le temps du film, le lit d’une rivière asséchée. « Ne me quitte pas ! » résonne ici étrangement. Une injonction qui peut aussi sonner comme un vœu sans espoir tant elle énonce, à la fin, sa réponse inéluctable. Ce serait un peu l’histoire de Not Without You, toute la vie d’un couple, une vie entière à se supporter un peu car l’on s’aime beaucoup. Et s’il faudra bien se séparer, c’est que la mort approche. L’intimité qui s’offre à nous passe par le regard d’un autre couple, le fils et sa compagne cinéastes, tout aussi attentifs et attentionnés que le sont l’un à l’autre les deux artistes vieillissants, toujours au travail. La délicatesse peut également qualifier L’Ange de Doel dont le réalisateur accompagne et soutient par sa présence Emilienne dans son refus de quitter sa maison. Il fait exister, d’une rencontre à l’autre, la fragilité et la résistance de ces corps, habitants qui se refusent à devenir les fantômes de leur village promis à la destruction. Si la ville s’étend, ailleurs la nature reprend ses droits. Nature et Nostalgie cache derrière l’austérité de son titre un film d’une grande intelligence sensible. Sur plus d’une décennie, Digna Sinke a observé les transformations de la dernière île habitée des Pays-Bas. Les paysans doivent quitter leurs terres. Plan après plan, on découvre les métamorphoses du paysage et petit à petit naît cette idée subversive qu’un paysage naturel puisse être bien plus celui façonné par la présence et le travail des hommes, que celui façonné par son désir de nature, immaculée, dépeuplée et reconstruite. Des souvenirs et des récits plus intimes se mêlent subtilement à ces transformations du paysage, un compagnon disparaît, un paysage s’efface, un autre se dessine, le monde change. Des années auparavant, Jos de Putter a filmé la dernière saison de ses parents agriculteurs, attentifs aux derniers gestes, aux mots rares, à la lumière qui décline. « Quelle belle journée ! » : il faut les entendre le dire dans le film et regarder avec eux le paysage pour prendre toute la mesure du temps qui a passé, une journée tout autant qu’une vie. Les mutations du pays se sont entre-temps poursuivies et The Hum of Holland leur donne forme d’une manière inattendue. Auscultant véritablement les sons du plat pays, le film révèle avec clarté un paysage sonore de plus en plus bruyant, envahissant et intrusif.

En préambule de ce programme, Lovely Weather Every Day nous proposera une traversée d’un siècle, en un court récit en cartes postales et Escort nous plongera ensuite dans une réalité contemporaine. Nous y assistons à une formation de jeunes recrues de la police qui les prépare à reconduire à la frontière des personnes expulsées. Tout en les sensibilisant à des attitudes et des pratiques respectueuses et humaines, l’encadrement leur apprend à neutraliser et transporter les corps récalcitrants. La caméra enregistre les contradictions et capte avec acuité l’incertitude ou la lucidité qui s’immisce chez certains d’entre eux, jusqu’au jour de la mise en pratique. En cours de route, petit détour dans ce parcours avec Farewell dont les images d’archives saisissantes où l’Histoire affleure sans cesse laissent surgir toute l’inquiétude et les excès d’une époque. Puis d’une tout autre histoire il sera question dans le nouveau film de Jos de Putter, See No Evil, où trois chimpanzés soumis aux expériences et désirs des humains nous tendent un miroir troublant.

Herman de Wit et Christophe Postic


Débats animés par Herman de Wit et Christophe Postic.
En présence de Guido Hendrikx, Jos de Putter et Digna Sinke.

Remerciements : Fleur Knopperts, Lisa Linde Nieveld, Erik Mund, Denis Vaslin.