Les États généraux du film documentaire 2014 Le cadre, entre intuition et intention

Le cadre, entre intuition et intention


Traduire en images

Lorsque j’ai commencé à écrire Au nom du Père, de tous, du ciel, portrait de cinq Justes au Rwanda, mon désir de film était très simple : je voulais faire entendre une parole encore inaudible et donner une visibilité à des personnes qui n’existaient pas dans la mémoire du génocide. Je finalisais l’écriture quand j’ai vu Mirages d’Olivier Dury. Certains plans que j’envisageais devenaient soudain possibles. Ses cadres n’étaient pas simplement beaux ou bien composés, ils avaient ce quelque chose d’autre vers lequel je tendais sans pouvoir réellement le définir. Je venais de rencontrer une sensibilité à l’image qui pouvait s’accorder à la mienne. Le choix des cadres est intervenu à toutes les étapes du film : certains sont apparus au moment de l’écriture ou des repérages, d’autres se sont imposés durant le tournage, quelques-uns convoquent de lointains souvenirs littéraires ou cinématographiques.

Pour Si j’existe je ne suis pas un autre, que nous avons réalisé ensemble, j’ai passé six mois d’observation dans une classe d’insertion avant que nous ne commencions à tourner. J’écrivais les dialogues des élèves et ce que je voyais dans mes cahiers. Je relatais avant tout une expérience humaine et sociologique. Pour revenir au cinéma, j’ai apporté une petite caméra et commencé à prendre des notes visuelles et sonores. La place que j’occupais au milieu des élèves a peu à peu amené celle de la caméra et les différentes possibilités de cadres. Une place assise, fixe, à côté d’eux, le regard tourné vers eux. Ces expérimentations ont déterminé nos choix de réalisation.

En ce moment, je travaille sur la vie et la poésie de Thierry Metz, un poète qui fut aussi manœuvre. Mon approche des cadres se construit à partir des vers qu’il a écrits, des lieux parcourus, des personnes rencontrées. Deux questions guident ma recherche : comment filmer un poète disparu ? Comment traduire en images l’essence de sa poésie ?

Les cadres qui m’inspirent sont ceux qui n’enferment pas la vision, qui travaillent à la fois les sens, la réflexion et l’émotion tout en laissant à celui qui les regarde la possibilité de s’en échapper que ce soit dans le hors champ ou dans son propre imaginaire.

Marie-Violaine Brincard
Réalisatrice de Au nom du Père, de tous, du ciel (2010) et co-réalisatrice de Si j'existe je ne suis pas un autre (2013).


L'image au service du film

Mon travail sur le cadre vient d’abord de la photographie et de plusieurs années d’expérience comme assistant opérateur. Aujourd’hui, en tant que cinéaste et chef opérateur, j’essaie de pratiquer le plus souvent possible, comme un musicien le fait avec son instrument ou un artisan avec ses outils. Entre deux tournages, je m’entraîne, j’expérimente, je filme. Je peux par exemple passer beaucoup de temps dans la nature à observer, à attendre une lumière, une fausse teinte, une bourrasque ; c’est ainsi que continue de se fabriquer et de s’inventer ma relation à l’image. Une fois la technique maîtrisée, je peux l’oublier pour me consacrer à la dimension créative de mon travail et mettre ainsi l’image au service du film.

De nombreux paramètres entrent en jeu dans la composition d’un plan : la place de la caméra, la distance avec le sujet filmé, l’utilisation ou non d’un trépied, la focale que j’utilise, la lumière, les couleurs, les contrastes, etc. C’est dans la combinaison de ces différents éléments que peuvent affleurer les sensations, les sentiments, les émotions.

La durée des plans et le rythme du film ont aussi une grande influence sur le choix du cadre. Pour ma part, j’aime installer du temps pour que les images puissent nous mettre en présence d’un monde sensible, parfois énigmatique, qui ne se donne pas à voir instantanément. Si le cadre pose une limite visuelle, semble clôturer la vision, il invite aussi le spectateur à imaginer ce qu’il peut y avoir au-delà.

Olivier Dury
Réalisateur de Mirages (2008) et Sous le ciel (2012), co-réalisateur de Si j'existe je ne suis pas un autre (2013) et chef opérateur en documentaire.


Sur le cadre

J’ai commencé à prendre la caméra il y a un peu plus de vingt ans, au milieu du tournage d’Un animal, des animaux. Frédéric Labourasse, l’opérateur avec qui je travaillais à ce moment-là, ne pouvait pas continuer le film jusqu’au bout. J’ai d’abord hésité à le remplacer par un autre — jusque-là, j’avais toujours travaillé avec un « cadreur » — mais finalement j’ai décidé de me risquer, et grâce à la complicité d’une assistante, Katell Djian, qui pouvait compenser mes insuffisances techniques, je ne m’en suis pas trop mal sorti.

Puis le tournage de La Moindre des choses est arrivé et, cette fois, j’ai choisi de cadrer le film de A à Z. J’avais besoin de m’exposer davantage que je ne l’avais fait jusqu’ici. Dans cette clinique de La Borde, au milieu des fous, j’allais devoir faire avec ma peur et je sentais que la caméra pourrait à la fois me protéger et me permettre d’aller vers les gens, sans autre intermédiaire. Depuis, je ne suis jamais revenu en arrière : j’ai continué à cadrer mes films, tandis que Katell en devenait la chef opérateur.

En m’emparant de la caméra, l’idée n’était évidemment pas de faire « mieux » qu’un professionnel — des plans plus « beaux », plus soignés, techniquement plus réussis… — mais de garder la haute main sur le cadre, cette frontière entre champ et hors champ, entre visible et non visible. Besoin de ne pas céder à la tentation de tout voir, de tout montrer, car je sentais que c’était là, dans cette tension, cette résistance-là, que se joueraient les choses.

Aujourd’hui, il me semble que cette question est plus importante que jamais. À l’ère du numérique, des petites caméras, de la multiplication exponentielle des écrans, des menaces qui pèsent chaque jour davantage sur la sphère privée, du « tout visible » vers lequel nous glissons inexorablement, la question du cadre — et avec elle, celle du hors champ, de la part d’ombre — me semble essentielle ! C’est une question éthique et politique.

Nicolas Philibert
Réalisateur de Retour en Normandie (2006), Nénette (2010), La Maison de la radio (2013)...


« Ce que je n’ai pas dessiné, je ne l’ai pas vu. » (Goethe)

De la réalité, nous ne filmons jamais que des fragments. D’abord il y a le sujet. Pour moi, le documentaire est moins un problème de sujet que d’approche. L’important est le regard que l’on porte sur ce que l’on a choisi de filmer. Lorsque je cadre, je fragmente l’espace réel. Le plan que j’enregistre est une réduction des volumes en deux dimensions, il est aussi une compression du temps réel. Le montage est une contraction, une métamorphose supplémentaire de ce temps, de cet espace que nous appelons « la matière ».

L’acte de transformer de la matière nous rapproche d’une certaine idée de la spiritualité. Par décoction de matières minérales et végétales, nos ancêtres fabriquaient les pigments nécessaires pour peindre leurs fresques. Celles-ci ne sont pas seulement des représentations du réel, elles en sont les dépositaires. Elles affirment l’essence de la vie.

En 1885, avec des couleurs à l’huile, Vincent Van Gogh réunissait sur sa toile Les Mangeurs de pomme de terre. Ce minuscule intérieur paysan éclairé d’une faible lampe à huile rayonne bien au-delà des âges, des frontières et des conditions sociales. Il vibre d’Humanité. Alors pourquoi avec nos films, nos palettes chimiques et digitales, sommes-nous occupés à réduire le monde ?

Peut-être pour, à notre tour, en extraire la substance, pour mieux le voir, tenter de le comprendre, de l’interpréter, pour le rêver… Pour que le réel continue de nous entourer, plutôt que de nous engloutir. Pour le vivre et non pas le survivre… Filmer des petits mondes afin de montrer le monde… Car ce que le spectateur n’a pas vu, il ne le verra jamais.

Benoît Dervaux
Réalisateur de La Devinière (2000), Black Spring (2002), Rwanda, la vie après (2014) et directeur de la photographie notamment des frères Dardenne.


Déroulé de l'atelier

- Mardi 19 août à 10h, Salle 2
Intervention de Marie-Violaine Brincard suivie de la projection de Au nom du Père, de tous, du ciel.
- Mardi 19 août à 14h30, Salle 2
Intervention d'Olivier Dury suivie de la projection du film Si j'existe, je ne suis pas un autre.
- Mardi 19 août à 21h, Salle 2
Projection de Mirages d'Olivier Dury suivie de La Devinière de Benoît Dervaux.
- Mercredi 20 août à 10h, Salle 2
Intervention de Nicolas Philibert suivie de la projection de La Moindre des choses.
- Mercredi 20 août à 14h30, Salle 2
Intervention de Benoît Dervaux suivie d'un échange conclusif en présence des quatre cinéastes.
- Mercredi 20 août à 21h, Salle 2
Projection de Nénette de Nicolas Philibert suivie de Rwanda, la vie après de Benoît Dervaux et André Versaille.


Atelier animé par Emmanuel Parraud.
En présence de Marie-Violaine Brincard, Benoît Dervaux, Olivier Dury et Nicolas Philibert.