Les États généraux du film documentaire 2013 Fragment d'une œuvre : Drahomíra Vihanová

Fragment d'une œuvre : Drahomíra Vihanová


L’œuvre de Drahomíra Vihanová est un trésor encore peu connu du cinéma tchèque. Femme fière à l’esprit libertaire, persécutée en raison de ses idées et de son art lors des années de retour à l’ordre qui ont suivi le Printemps de Prague, Vihanová s’affirme comme documentariste à la fin des années soixante-dix, après quelques années d’inactivité imposées par le régime philosoviétique.
Après avoir étudié à la Famu, l’Académie du film de Prague, elle débute avec un moyen métrage courageux dans lequel on aperçoit déjà ce qui caractérisera son cinéma : un langage libre, proche des nouvelles vagues européennes. Le jeune musicien africain, protagoniste de Fugue on the Black Keys est déjà l’emblème de ses personnages à venir. À ce personnage tourmenté, fier, libre, mais mal à l’aise dans un pays où il se sent profondément étranger, lui répondra, comme une sorte de proche parent, le jeune soldat désespéré du magnifique premier long métrage de la réalisatrice, A Wasted Sunday. À la suite de ces deux œuvres où la fiction croise le documentaire, Vihanová est contrainte par les autorités d’abandonner la fiction et de réaliser uniquement des documentaires – elle ne pourra retourner à la fiction qu’à la fin des années quatre-vingt-dix.
Son art sera "impur" : dans tous ses films il y a une tension vers la fiction, vers la construction de personnages et d’histoires, et en même temps une attention rigoureuse à l’Homme, à ses faiblesses, ses amours et ses excès. L’art de Vihanová est un art du portrait. Ses films les plus sensibles et les plus réussis sont ceux dans lesquels on voit des travailleurs et des artistes à l’œuvre, où nous accompagnons leurs hésitations, leurs doutes, leurs angoisses, plus que leurs succès. L’hésitation est une caractéristique essentielle du cinéma de Vihanová. Le tissu de ses films est toujours une maille qui s’ouvre, qui se défait et qui libère pensées et émotions. Sa manière de faire du cinéma a toujours défié le présent, dépassant toute idéologie et proposant une vision critique et humaniste de la société tchèque. Ce n’est en effet pas par hasard qu’elle a choisi de faire le portrait de deux grandes figures anti-conformistes de la culture de son pays : la grande chanteuse de jazz Eva Olmerová et le maître de la nouvelle vague tchèque, František Vláčil. Avec chacun de ces deux personnages hors du commun, Drahomíra Vihanová partage quelque chose de fondamental, qui va nourrir sa façon de restituer le réel. Avec Vláčil, c’est la souffrance face à la décadence culturelle et politique de la Tchécoslovaquie, l’affection pour les humbles, la foi dans le cinéma comme moyen d’expression des sentiments universels. Avec Olmerová, c’est la radicalité anti-conformiste des choix existentiels et des façons de penser, la passion féminine pour la vie, l’amour et l’art.
L’écriture cinématographique de Vihanová est classique seulement en apparence car à une mise en scène élégante, raffinée, se mêle un second niveau, métalinguistique, dans lequel on découvre le dispositif du film lui-même. Vihanová intervient directement dans le documentaire, interroge ses personnages, cherche à en saisir la vérité qui demeure multiple, fragmentaire et insoluble. La réalisatrice devient le catalyseur de doutes éthiques et esthétiques ; et le film est l’écriture en acte de sentiments ambivalents, d’incertitudes existentielles et poétiques. Les documentaires sont ouverts dans leur structure narrative et sur le plan stylistique, l’utilisation de la caméra au poing nous donne une sensation de liberté formelle et de fraîcheur.
Ses œuvres touchent les thèmes les plus divers : la place des femmes, le travail, l’histoire de la Tchécoslovaquie, la modernisation, la musique, la vieillesse. Pourtant, on y retrouve une singularité et une cohérence de regard remarquables. La leçon de liberté de pensée et de rigueur stylistique que nous donnent, encore aujourd’hui, ces documentaires nous rappellent avec force à un travail de résistance quotidienne pour nos droits, notre démocratie, notre indépendance, notre amour de l’art et de la vie.

Federico Rossin

Débats animés par Federico Rossin, en présence de Drahomíra Vihanová (sous réserve).