Les États généraux du film documentaire 2011 Afrique

Afrique


Afrique, ou comment ça va bien le documentaire !

Le documentaire de création africain nous donne désormais, de manière régulière, des nouvelles d’un continent oublié des images, trop longtemps réduit aux archétypes et à l’actualité tragique. L’objet de ce rendez-vous annuel avec le documentaire africain est d’explorer les œuvres marquantes et les mouvements les plus remarquables de ce cinéma — non comme des instantanés mais plutôt comme des lames de fond qui s’inscrivent dans le temps et font sens au point de modifier durablement les regards. Pour cette édition, je vous propose d’une part, lundi 21 août, de vous présenter des films issus de la collection Lumière d’Afrique n°2 et d’autre part, de découvrir, mardi 22 août au matin, des films qui sont les témoins d’expériences prometteuses.

Chez nos jeunes collègues documentaristes africains, tout est à documenter ! Le réel offre des pans entiers jamais représentés par le cinéma africain. Il y a donc, plus ou moins consciemment, pour ces auteurs, un défi à relever en terme de responsabilité civique, un défi qui donne au geste cinématographique une dimension sociale qui les travaille très fortement. Les documentaristes africains que nous côtoyons ont généralement une connaissance aiguë du champ qu’ils filment, souvent parce qu’ils en sont « passés par là ». Plus souvent que dans les projets des jeunes Européens, me semble-t-il, il s’agit du récit direct d’éléments de leur propre expérience existentielle. On sait que pour aller au-delà des archétypes, il est nécessaire d’élaborer, de penser un projet en terme de cinéma ; les dispositifs, les techniques de tournage qui en découlent, sont la traduction d’une pensée cognitive et sensible du réel. Il en est ainsi pour ces films de la collection Lumière d’Afrique qui pourront peut-être vous apparaître fragiles. Ne vous y trompez pourtant pas ! Ces premiers films sont bien l’aboutissement de regards travaillés et stylisés.

Ainsi dans Bakoroman, Simplice Ganou suit pas à pas ses jeunes personnages marchant sous un soleil de plomb le long de la route qui les mène à Ouagadougou. C’est une forme classique d’immersion, il n’est donc pas question ici d’invention formelle mais bien de l’utilisation judicieuse d’une forme pour représenter au plus près ces êtres niés ! Si l’on fait l’expérience de ce qui leur arrive, c’est toujours pour comprendre d’où viennent et qui sont ces adolescents. Le cinéma est à l’œuvre dans un processus d’individuation, au-delà de ces silhouettes anonymes qui arrivent en ville avec le statut « d’enfants des rues ». Le travail de Simplice Ganou installe une relation de confiance avec chacun d’entre eux. Comment pensent-ils leur place dans le monde, comment leur morale et leur point de vue sur la vie ne sont-ils pas totalement affectés, envahis par leurs conditions de vie misérables ? Ce sont des êtres libres, porteurs de projets, d’espoir, de fatalisme et de rêves, comme tous les « enfants des rues » du monde. Dans Savoir raison garder, il s’agit aussi d’une immersion. Mamounata Nikiema filme de l’intérieur toutes les étapes qui jalonnent une élection nationale au Burkina Faso. Le film s’attache à montrer le processus électoral qui passe par une mécanique, une machine collective qui nous rappelle que pour que l’état de droit s’impose à l’échelle des jeunes États africains, il faut rassembler compétences et consciences politiques. Peu d’échappées lyriques, de métaphores dans ce film, mais, à la manière des entomologistes, on observe chaque élément, chaque étape du processus, de l’écriture des textes jusqu’à l’organisation du vote. C’est tout juste si l’on s’intéresse aux résultats de l’élection ; le film est ailleurs. Vous n’oublierez sûrement pas la séquence où l’un des personnages de la Commission nationale chargée de la préparation des élections, rappelle la nécessité de la séparation des pouvoirs en citant Montesquieu.

Koukan Kourcia ou le Cri de la tourterelle de Sani Magori est un film bien plus singulier qu’il n’y paraît à première vue. Dans le premier film du réalisateur, Pour le meilleur et pour l’oignon (collection Lumière d’Afrique n°1), le réel semblait avoir été construit pour le film ; là encore, quelque chose de semblable se joue. L’histoire est étonnante, il s’agit d’accompagner une vielle chanteuse nigérienne que le réalisateur a convaincue d’aller à Abidjan pour exhorter, par le chant, les anciens — dont le père du réalisateur — à revenir au pays. On est saisi par la manière dont le cinéma de Sani Magori tord le réel : comme si tous les personnages, toutes les situations étaient directement tirés d’un scénario. Assurément Sani Magori n’a pas peur ! Il sait bien que le réel sera à la hauteur de ce qu’il veut raconter. Ses mises en situation fonctionnent comme des mises en scène documentaires, implacables. Le récit nous porte, on est ébahi par la puissance du personnage et la voix de Koukan Kourcia.
Koundi et le jeudi national de Ariane Atodji est un premier film, déjà célébré par beaucoup de festivals. Il est le résultat d’un remarquable accompagnement, de l’écriture jusqu’à la finalisation du projet. L’équipe allemande qui assurait la formation sur la proposition du Goethe Institut de Yaoundé — Isabelle Casez à l’image et Sebastian Kleinloh au son — constitue aussi l’équipe technique du film. Cela permet une grande complicité pendant le tournage et une attention exceptionnelle pour les personnes, que le superbe travail de montage de Mathilde Rousseau et Sebastian Winkels affine encore. Ariane Atodji donne à voir, au fil des jours, le fonctionnement d’une communauté villageoise camerounaise. L’humour, les enjeux de justice et d’amour, le magique qui la traversent sont aussi essentiels que les enjeux écologiques et économiques de la collectivité. Le film se déroule sur un tempo léger, celui du spectacle quotidien où la grâce des êtres se décline dans un temps incroyablement humain. Ce film a quelque chose d’un conte du réel.

La dernière partie de ce programme s’intitule « Expériences africaines ». Les hasards du calendrier nous donnent ainsi l’occasion d’explorer des films nés d’expériences pédagogiques et de production. L’enjeu est de comprendre combien les dispositifs pédagogiques ou industriels induisent des œuvres, parfois de manière inattendue, et donc de s’interroger sur le sens de ces films. Dans un premier temps, je vous propose de découvrir l’exercice de parole filmée des jeunes étudiants de la quatrième promotion du Master 2 de Saint-Louis du Sénégal. Dans le film À Saint-Louis du Sénégal, la France reconnaissante, il s’agit de comprendre ce qui travaille les étudiants dans un exercice d’auto-filmage où la question de l’héritage colonial fait débat — l’exercice de réalisation collective est au cœur du projet pédagogique du Master. En prolongement de ce programme, Inch’Allah. S'il plaît à Dieu ?, un film réalisé par Abbas Thior, l’un des étudiants de cette même promotion, traite de la question de la violence faite aux enfants laquelle appelle une rigueur dans l’acte et la distance de filmage. Cette rigueur, le réalisateur a su la trouver avec beaucoup de justesse. Nous confronterons ensuite nos regards critiques à partir de trois films courts, issus de la collection Une journée avec… Cette collection a été initiée par un collectif de production composé de Arte Strasbourg, de quatre chaînes de télévision africaines et de six producteurs indépendants (quatre africains et deux français). Elle invite dix jeunes documentaristes africains à faire le portrait d’un enfant, le récit d’une journée, à l’attention d’un jeune public. Entre films de commande et films d’auteurs, entre documentaires et contes documentaires, quels enjeux esthétiques, quels enjeux de contenus recouvrent aujourd’hui ces films pour enfants ? À quel moment documente-t-on sans exotisme ou déréalise-t-on « l’autre » ? Il s’agit finalement de questionner ces formes de récit documentaire qui permettent aux enfants et aux adultes, d’ici et d’ailleurs, d’établir une relation de curiosité et de compréhension envers « l’autre ».

Jean-Marie Barbe