Les États généraux du film documentaire 2011 Le Cabinet d’amateur

Le Cabinet d’amateur


« Car le peintre a mis son tableau dans le tableau et le collectionneur assis dans son cabinet voit sur le mur du fond, dans l'axe de son regard, le tableau qui le représente en train de regarder sa collection de tableaux, et tous ces tableaux à nouveau reproduits, et ainsi de suite, sans rien perdre de leur précision dans la première, dans la seconde, dans la troisième réflexion, jusqu'à n'être plus sur la toile que d'infimes traces de pinceaux... » (Le Cabinet d’amateur, Georges Perec)

Depuis quelques années, je me plais à décrire mon ordinateur comme un cabinet d’amateur, un cabinet de curiosité, représentatif de la renaissance culturelle actuelle. Au cours de cet atelier, nous allons réunir nos curiosités pour continuer à nous interroger sur la révolution numérique en cours, et scruter plus particulièrement la pratique des amateurs qui aujourd’hui disposent d’outils de création numérique tout à fait performants - comme nous pourrions le lire dans un catalogue de vente !

Rappelons qu’un Cabinet de curiosités est une pièce, un lieu, où sont exposés, ou accumulés dans des tiroirs, des objets de collection. Apparus à la Renaissance, ces ancêtres des musées ont disparus au XIXème siècle. On y trouvait des œuvres d’art, des instruments scientifiques, des objets prélevés dans la nature et des spécimens (plantes, animaux empaillés) venus des terres lointaines, bref tout un bric-à-brac qui a la réputation d’avoir servi d’humus à la science moderne.

Une fonction informatique — dont je n’ai pas la culture du nom — permet d’étaler tous les écrans de mes liens sur mon écran d’ordinateur, dans un effet de vertige d’images qui ressemble à ces tableaux anciens où les amateurs étaient représentés devant leur collection de tableaux. Toute la mémoire du monde se retrouve accessible – disponible au bout du doigt – quand on cherche bien dans les plis de la toile numérique de nos moteurs de recherche. Il suffit de cliquer sur la souris pour surfer d’une référence à l’autre, pour trouver, souvent par hasard, une pépite de connaissance.
L’ordinateur, c’est le cabinet d’amateur moderne. Mais de quelle modernité s’agit-il ?

Nous sommes à l’ère de la convergence de la société de l’information : la progression des techniques rend obsolètes les appareils et les ustensiles d’autrefois (photos, disques, papiers, cassettes vidéo), que la numérisation dématérialise et réduit à une simple information sur un support numérique, lui-même véhiculé par des moyens de transport numériques. La convergence se traduit concrètement par la fusion de machines distinctes. La télévision entre dans le téléphone qui fait office de fax, etc. Cette fusion technique entraîne en cascade une convergence des métiers, où les frontières des compétences sont de plus en plus floues et sans cesse repoussées. La facilité proclamée des manipulations conduit le consommateur à effectuer des tâches gratuites qui faisaient partie intégrante du service, en des temps pas si lointains. Nous sommes aujourd’hui contraints à « taper 1 », en écoutant un serveur vocal autoritaire qui remplace l’opérateur licencié et qui empêche toute négociation, toute déviation.

En août 2010, avec Alexandre Brachet et Clarisse Herrenschmidt, nous parlions du bouleversement mental apporté par le numérique. La philologue a résumé les bases théoriques de sa découverte pour esquisser le tableau de cette transformation violente et mettre l'accent sur notre aveuglement naturel face à cette nouveauté. En pratique, nous étions à la recherche de productions originales : les web documentaires. Nous avons pu constater, là aussi, la convergence des métiers. Ce sont les photographes journalistes reporters d’images – vivant un bouleversement de leur profession – qui se sont les premiers saisis des web documentaires. Les documentaristes n’ont pas été aussi prompts à l’appel. Par nature ? Par respect de la linéarité ? Par opposition au genre ? Ou refus d’un processus de fabrication où le graphisme tient une place prépondérante ? La concurrence est rude et dans nos sociétés néo-libérales l’argent qui finit dans la poche des actionnaires ne sert pas au financement de la création. Chacun s’empare – pour survivre – du champ d’action de l’autre. Le web documentaire, par capillarité, permet à d’autres sensibilités de s’exprimer. Le mode de récit du documentaire que nous défendons perd du terrain parce que la bataille culturelle s’est perdue ailleurs, il y a déjà fort longtemps.

Les amateurs qui se saisissent de l’outil numérique n’ont le plus souvent comme référence que la culture dominante. Elle s’impose à eux tout naturellement parce que ses formes sont omniprésentes et dominantes. « Pourquoi n’avez-vous pas mis de musique et de commentaires, me demandait une spectatrice, vous avez gâché votre film ! » « Pourquoi ne m’avez-vous pas fait confiance, lui ai-je répondu. On ne peut croire ce qu’on ne connaît pas sans effort ! » Le succès de l’idéologie dominante, l’aurions-nous oublié, consiste à paraître évidente, naturelle, comme tombant sous le sens. Il y a des milliers d’alternatives et pourtant on réussit à nous faire croire qu’une seule est possible, comme on a pu croire au Père Noël.

Orson Welles proclamait être un amateur et ne réaliser des films que par amour. Jean Renoir est devenu cinéaste par amour, pour filmer sa femme actrice. Ces deux géants du cinéma éclairent le cheminement qui mène à nos préoccupations. Interroger la frontière de la pratique amateur.
André Breton a écrit en 1949 : « Ce qui me paraît avant tout justifier l'intervention de l'écrivain, c’est qu’il assume une charge dont il ne peut se démettre sans disqualification totale ; celle de gardien du vocabulaire. C'est à lui de veiller à ce que le sens des mots ne se corrompe pas, de dénoncer impitoyablement ceux qui de nos jours font profession de le fausser, de s'élever avec force contre le monstrueux abus de confiance que constitue la propagande d'une certaine presse. »

Nous cinéastes, serions-nous les défenseurs d’une certaine idée de la syntaxe cinématographique face à ces images que nous voyons sur Dailymotion, Youtube ou, dans un autre registre, sur Viméo ? Au moment où l’image disparaît sous l’imagerie, la partie est déjà perdue ! Et s’il nous faut être gardiens du vocabulaire c’est évidemment et seulement par nos œuvres, qu’elles soient adoubées ou non par les algorithmes de Google.
« Ne pas se plaindre des médias, devenir médias » proclamait la charte d’Indymedia, une autre manière de poser la question. Prendre le pouvoir sur les mots et les images, c’est aussi un enjeu démocratique majeur, non ? C’est ce que font magnifiquement les amateurs. Parce que rien n’est simple.

Selon Christian Salmon, notre atelier croise la question posée, en 1969, par Michel Foucault : « Qu’est-ce qu’un auteur ? Le nom de l'auteur n'est pas situé dans l'état civil des hommes, il n'est pas non plus situé dans la fiction de l'œuvre, il est situé dans la rupture qui instaure un certain groupe de discours et son mode d'être singulier. […] La fonction auteur est donc caractéristique du mode d'existence, de circulation et de fonctionnement de certains discours à l'intérieur d'une société. »
Et la circulation des idées, des formes, des images, sur la toile, n’a-t-elle pas dépassé un seuil qui noie notre propre singularité, ou la singularité des jeunes poètes illuminés ? Toutes ces questions ne sont pas nouvelles mais se posent autrement dès lors que nous prenons la mesure de la révolution numérique et de la circulation des images.

Prenons un tout petit exemple, simple et significatif. Quand un groupe de pompiers, dans la banlieue de Lyon, crée une bande-annonce pour inviter les citoyens au Bal du 14 Juillet, il crée une œuvre collective qui engendre une si grande audience sur Internet qu’elle finit par conquérir la visibilité des grands médias. Le nombre de « clics » s’impose comme agence de notation. « Tapez 1 », ou « j’aime », sur Facebook. Un poke et puis s’en va. La comptabilité de Google, incompatible avec l’art de la complexité, crée « du ramdam ». Et les « médias de masse » parlent de nous, artistes, auteurs, et du Bal des pompiers à la même aune. Comment ne serait-on pas inquiet d’être dépouillé de notre vanité ? Pourtant ces pompiers, cinéastes amateurs et danseurs improbables, sont sincères et emportent l’adhésion, du fait même du plaisir et de la cohérence de leur projet - cette nécessité de communiquer, de séduire, d’assumer son rôle social et de se mouler une fois de plus dans le cliché qu’ils assument, d’exister enfin individuellement dans la performance. Cette Invitation à la danse leur permet d’utiliser tous les codes de la représentation qui correspondent à une culture baptisée à tort de populaire — une culture populaire, ce n’est pas celle qui est vue par le peuple, mais celle qui est issue du peuple. Les mouvements de caméra - si prétentieux, vains et clinquants sur TF1 - sont transformés en un pastiche éclairé par les combattants du feu. La belle grue salvatrice, sortie du garage de la caserne, remplace avantageusement la grue sophistiquée provenant d’un loueur de caméra ; ou encore les gyrophares remplaçant la boule miroitante au centre de la piste de danse.

L’exemple est simple, l’insurrection électronique arabe est une référence, un sujet plus grave et d’actualité.

Dans son livre Démocratie Internet, Dominique Cardon inaugure toutes les questions théoriques mises en pratique, aux alentours du 14 janvier 2011, par la Révolution tunisienne qui a demarré grâce aux étincelles de Twitter et Facebook. L’influence des réseaux sociaux et des liens virtuels a-t-elle été enfin démontrée par le réel ? Est-ce qu’Internet a vraiment servi d’étoupe à l’incendie ? Est-ce qu’il a contribué à la structuration du mouvement ? Si ce n’est pas le sujet même de nos rencontres, c’est bien là un aiguillon de notre réflexion.
Chacun peut prendre la parole, diffuser ses idées, des images. Un mot — « Dégage ! » — devient un terme d’exportation. Un titre de livre — Indignez-vous ! — le nom d’une organisation. Une chanson, le lien de lutte du peuple syrien. Le clip remplace le tract. La singularité d’une pratique amateur devient une marque collective dans un mouvement complexe dont il n’est pas simple de rendre compte. Comment regarder ces images immédiates ? Que nous disent-elles ? Comment sont-elles travaillées ? Comment enquêter pour comprendre les enchaînements logiques d’un phénomène qui nous a tous surpris ?

Notre débat s’appuiera en permanence sur la recherche d’objets, d’images, que nous analyserons en naviguant sur la toile.

Le sociologue Patrice Flichy, auteur du livre Sacre de l’amateur, qui est à l’origine de notre rencontre, nous conduira, chiffres et études à l’appui, du côté des amateurs. Il s’intéressera à la démocratisation des compétences. Les quidams ont conquis Internet. Il semble qu’un seuil critique soit passé. Le nombre inimaginable multiplie les initiatives, réduit l’efficacité du contrôle. Il nous communiquera, par exemple, une étude sur l’utilisation de Twitter dans les premières heures de la Révolution tunisienne. Christian Salmon, écrivain et chercheur, interviendra pour nous aider à comprendre comment les nouvelles technologies de l'information et de la communication, mises en œuvre dans le cadre du néolibéralisme, sont porteuses d'une obligation de « performance ». Cela implique que les individus se montrent flexibles, adaptables, expérimentateurs par eux-mêmes, en un mot « stratèges », c'est à dire capables de faire un usage intensif de leurs compétences et de leurs affects, dans le but de donner la meilleure image possible d’eux-mêmes sur la scène des nouveaux médias.

Nous verrons que l’amateur est évidemment compétent, expert de sa vie, et que peut-être, la vieille utopie de la création par tous est aujourd’hui techniquement réalisable.

Pierre-Oscar Levy

Vendredi 25 août, matin et après-midi : Les Pratiques amateurs, avec Patrice Flichy.

Samedi 26 août, matin et après-midi : Pratiques amateurs et démocratie, avec Christian Salmon et François Suchel.


Coordination : Pierre-Oscar Levy


Invités : Patrice Flichy, Christian Salmon, François Suchel.