Les États généraux du film documentaire 2010 Fragment d'une œuvre : Chris Welsby

Fragment d'une œuvre : Chris Welsby


J'ai d'abord été peintre et je peignais des paysages parce qu'on habitait à la campagne et que c'était ce qu'il y avait autour de moi. Puis j'ai appris à naviguer lorsque j'avais dix ans et l'océan et la forêt étaient mes terrains de jeu. Plus tard, je suis allé à l'École des beaux-arts à Londres mais j'ai gardé mon amour de la terre. Le cinéma était un changement de direction mais sa technologie est très simple et facile à adapter à mes propres buts. Cependant, le paysage est primordial pour moi et toute idée provient d'une expérience directe avec lui.
Des cinéastes « structurels », des deux côtés de l'Atlantique, ont commencé leurs expériences à cette époque - les années soixante - avec des images de paysages, mais le paysage dans ces soi-disant films de paysage était d'importance secondaire. Comme dans le cinéma de fiction dominant et la peinture de la Renaissance, la nature est considérée comme quelque chose à capter, comme un fond pour des drames humains, l'accent est donc d'abord mis sur l'activité humaine et dans ce cas, le processus de réalisation. Il me semblait que dans ces travaux, le processus cinématographique et les processus naturels étaient toujours séparés selon les distinctions cartésiennes. Mon amour du paysage et ma fascination pour l'enquête scientifique sur des systèmes complexes ont poussé ma pratique dans une autre direction. Ce qui m'a intéressé à la fois dans le film structurel et les systèmes complexes était la possibilité de créer des œuvres basées sur les interconnexions inhérentes à ces systèmes, où le paysage n'est pas subordonné au processus de réalisation des films, ni le processus de réalisation des films au paysage, mais où le processus et la structure, réciproquement révélés, pouvaient transmettre de l'information et communiquer des idées.
À l'encontre des paysagistes et photographes du siècle dernier, j'ai évité le point de vue objectif, implicite dans les panoramas ou les représentations d'un espace pictural homogène. J'ai évité le point de vue statique à partir duquel on pourrait contempler la relative permanence de traits géologiques telles que des collines et des vallées. À la place, j'ai essayé de me concentrer sur des détails en « gros plan » et les aspects plus transitoires du paysage en utilisant les caractéristiques scintillantes et lumineuses des média film et vidéo ainsi que leurs technologies respectives pour suggérer la qualité fragmentée de notre expérience post-industrielle du monde naturel.
Mes films commencent avec un « sentiment musical » à propos de la disposition spatiale et temporelle des éléments composant un paysage. Mon but est de trouver une médiation entre les éléments prévisibles et imprévisibles de la situation. Mon intention est de faire des films qui ne sont pas « sur », mais qui « font partie » de la situation dans son ensemble. Dans tous mes films et installations, j'utilise les simples capacités structurantes des technologies de l'image mobile, tels que la vitesse variable de tournage, le montage à la prise de vue dans la caméra et des projections multiples, en combinaison avec des phénomènes naturels tels le vent, les marées et la rotation de la planète. Cela pour produire des œuvres dans lesquelles le rapport entre l'esprit, la technologie et la nature n'est pas basé sur un contrôle ou une exploitation mais sur la coopération et l'interaction entre les éléments d'une « gestalt » plus englobante. La forme d'ensemble de mes films peut être décrite comme la conséquence de l'interaction entre la nature prévisible et mécanique de la technologie et les qualités plus aléatoires du monde naturel. Mes installations en galerie portent sur les transformations qui ont lieu quand l'espace multi-directionnel du paysage est importé dans un espace architectural gouverné par les contraintes de la géométrie et de la perspective. La fragmentation conséquente du son et de l'image est une reconnaissance du rapport fondamentalement brisé entre la culture et la nature, une caractéristique du processus d'industrialisation.
Je n'ai aucun désir de capter ou de contrôler la nature. J'ai toujours perçu la nature comme interactive parce qu'une partie interagit avec une autre comme éléments d'un processus écologique : ce que j'ai voulu faire c’est insérer la technologie dans cette situation de telle manière qu'elle ne soit pas séparée de ce processus mais comprise en son sein, par exemple en utilisant le vent pour contrôler la vitesse de défilement de la pellicule - mon premier film a été réalisé en attachant la caméra à une girouette afin de permettre à la nature de faire tout le reste. Depuis lors, j'ai conçu des moyens pour permettre à la nature d'intervenir dans la fabrication de mes projets de cinéma et de média numérique. Le vent, la marée, la lumière qui change, la couverture des nuages, la rotation de la planète et les marées sont mon équipe de tournage et de montage. Je n'ai jamais réellement essayé de faire des films sur la nature, j'ai toujours essayé de faire des films qui, d'une manière ou d'une autre, font partie de la nature. Dans chaque nouveau projet, j'essaie de suggérer une alternative à la vision du monde qui domine actuellement, basée sur le contrôle de la nature, et la notion d'une exception humaine qui date de la période d'avant Copernic. Dans la vision du monde que je soutiens, le phénomène de la conscience n'est pas séparé de la nature, comme dans la pensée scientifique cartésienne, mais fait partie, par contre, de manière essentielle, de l'ensemble du processus biologique. Cette nouvelle compréhension de la nature souligne le rapport entre les parties et le processus dynamique où le flux d'énergie donne naissance à de nouvelles formes, remplaçant les êtres humains et la conscience humaine à l'intérieur du tissu complexe de la nature et non pas à l'extérieur, comme s'ils existaient dans une sorte de cerveau désincarné qui regarderait vers l'intérieur.

Chris Welsby

Montage d'extraits de nombreux interviews avec le cinéaste, par Federico Rossin.


Coordination : Présentation et débats par Federico Rossin (commissaire indépendant et critique de cinéma). En présence de Chris Welsby.