Les États généraux du film documentaire 2007 Histoire de doc : Portugal

Histoire de doc : Portugal



Présenter l’histoire du documentaire d’un pays implique de s’intéresser, au moins en partie, à son histoire. Un programme en cinq séances est forcément lacunaire. Cela nous a donc amenés à faire des choix drastiques. En premier lieu, il ne s’agissait pas de traiter l’histoire du Portugal par ses documentaires, bien que certains des films que nous avons sélectionnés abordent inévitablement certains des épisodes historiques de ce pays. Nous ne souhaitions pas non plus présenter un programme purement chronologique et représentatif de la production portugaise. Cette sélection est donc avant tout un point de vue sur l’histoire du documentaire portugais, qui met l’accent sur les aspects esthétiques et les tendances qui se sont imposés tout au long de son histoire.

L’histoire politique du Portugal pèse bien évidemment sur la production cinématographique. Le régime militaire de 1926 à 1933 qui met Salazar au pouvoir et l’Estado novo (l’État nouveau) qui suit jusqu’à la révolution des Œillets du 25 avril 1974, ne laissaient pas une liberté totale aux cinéastes. Pourtant, le cinéma documentaire a pu évoluer comme ailleurs.
Comme dans les autres pays européens, le documentaire portugais se développe dans les années vingt du siècle dernier. Les influences sont identiques : d’un côté bien évidemment les films d’actualités et de voyages, de l’autre les films d’avant-garde et les « Russes ». Ainsi, les premières années du documentaire portugais, entre 1929 et 1931, sont marquées par des films clairement influencés par Berlin, symphonie d’une grande ville de Walter Ruttmann et les films de Dziga Vertov. Nazaré, Praia de pescadores (1929) de José Leitão de Barros, Alfama, Velha Lisboa (1929) de João de Almeida e Sá et Douro, travail fluvial (1931) de Manoel de Oliveira, en portent les caractéristiques, comme en témoignent également les autres cinématographies d’avant-garde européennes : des films aux approches formelles incontestables, qui présentent également un regard sur la vie et le travail quotidien – dans les villes, dans les quartiers ou au bord de l’eau.

En 1930, José Leitão de Barros retourne à Nazaré pour y tourner le « documentaire romancé » Maria do Mar. Son cinéma s’inspire des films soviétiques de Pudowkin et de Eisenstein. Avec une histoire dramatique forte et deux grandes stars du théâtre portugais comme acteurs principaux – Adelina Abranches et Alves da Cunha – José Leitão de Barros porte un regard documentaire et profondément humain sur la vie des pêcheurs de Nazaré. On retrouve ce mélange entre documentaire et fiction dans de nombreux films qui ont marqué l’histoire du documentaire portugais.

Pour donner une image à l’État nouveau, le régime de Salazar crée le « Secrétariat de Propagande National », plus tard rebaptisé « Secrétariat National d’Information, de Culture populaire et de Tourisme » (SNI). Avec des racines ancrées dans le catholicisme et l’anti-communisme, l’État nouveau voulait un état fort, paternaliste, basé sur des valeurs traditionnelles, notamment de l’église, et un régime corporatiste. Tradition, église et nationalisme, ou selon la devise de Salazar : « Fado, Fátima et Football », devaient être promus dans A Revoluçao de Maio. Si José Leitão de Barros a été contacté pour réaliser ce film de propagande sur l’Estado novo, c’est finalement son assistant réalisateur de Maria do Mar, António Lopes Ribeiro, qui réalise A Revoluçao de Maio, en 1937. Un film « d’exaltation nationaliste » dans lequel Lopes Ribeiro fictionalise des documents d’archives, et notamment certains discours de Salazar, pour célébrer – comme il faut – la jeunesse, le travail et la vie.

Presque quarante ans plus tard, en 1975, Alberto Seixas Santos reprend la doctrine de l’Estado novo et son paternalisme dans La Douceur de nos mœurs. À travers une famille de la moyenne bourgeoisie, le film met en scène la famille et le conflit des générations comme métaphore du système politique de l’Estado novo, en utilisant des films d’archives, de propagande – dont des extraits du film A Revoluçao de Maio. Une fois de plus, mais dans un but bien différent, fiction et documentaire se mêlent pour donner un film très efficace.

Durant les années cinquante et soixante, le cinéma documentaire est surtout dominé par les productions du SNI, centrées principalement sur les colonies portugaises. Néanmoins, tant que les sujets ne sont pas trop sensibles politiquement, certains réalisateurs parviennent à réaliser des films hors du système. Il est important de souligner quelques tendances, dont des portraits d’artistes – comme Le Peintre et la Ville (1956) de Manoel de Oliveira – ou des films plutôt ethnographiques – comme ceux de António Campos dont l'œuvre s'ouvre en 1961 avec Almadraba Atuneira sur la pêche au thon. Mais les années soixante marquent également le début du Cinema Novo portugais, qui, tout en reprenant ces tendances, voient émerger une recherche formelle enrichie ainsi qu’un goût pour l’expérimentation. Dans cette mouvence, Belarmino (1964) de Fernando Lopes propose un portrait d’un boxeur et de sa ville, Lisbonne. Par les images et le montage, déjà remarquables dans son film encore plus expérimental As Pedras e o Tempo (1961), Fernando Lopes crée un portrait dynamique et réaliste de Belarmino Fragoso et de sa ville.
Parmi les films ethnographiques, Vilarinho das Furnas (1970), réalisé par António Campos à l'instigation de Paulo Rocha, reste remarquable pour son jeu formel entre les images et la bande son.

Ces tendances, ainsi que le mélange récurrent de fiction et de documentaire caractérisent également les films de deux grands noms du cinéma portugais : Paulo Rocha et António Reis. Pour Mudar de Vida (1967), Paulo Rocha collabore avec António Campos (assistant réalisateur) et António Reis (dialogues), et réalise un film en utilisant la fiction pour mieux pénétrer le réel de la vie de l’homme, la terre et le progrès. Sans doute, cette collaboration avec Paulo Rocha a été d’une grande influence sur Reis, qui savait capter, avec peut-être encore plus de poésie, l’essentiel de la vie quotidienne, notamment dans les films qu’il réalisa avec Margarida Cordeiro, Trás-os-Montes (1976) et Ana (1982), où les paysages tiennent lieu de personnages aussi importants que les hommes et les femmes.

La révolution des Œillets change la donne au sein de la production documentaire portugaise. Dans un premier temps, de nombreux films militants ont vu le jour, réalisés par des collectifs – comme As Armas e o Povo (1975) ou A Lei da Terra (1976), signés du Grupo Zero mais dont la réalisation est davantage assumée par Alberto Seixas Santos. Dans un deuxième temps, avec la venue de la télévision, la production documentaire subit un coup dur, pour finalement retrouver une dynamique dans les années quatre-vingt dix. Le mélange des genres (fiction et documentaire), qui caractérise en partie le documentaire portugais, se poursuit. Il perdure encore aujourd'hui, notamment dans les films de Pedro Costa.

Autour de la révolution des Œillets, nous reviendrons sur certains films particulièrement mémorables qui clôtureront ce programme : Que ferais-je avec cette épée ? dans lequel João César Monteiro dévoile par une approche originale son style particulier, en utilisant des images de Murnau dans la lutte contre la présence de l’Otan. Bon peuple portugais (1979), où Rui Simões analyse les espoirs et les désenchantements de la révolution des Œillets.

Avec le programme « Histoire de doc », Lussas donne l’occasion au public de voir des films emblématiques. Emblématiques pour l’histoire d’un pays, emblématiques pour son histoire du cinéma documentaire ou emblématiques pour le documentaire tout court. Le plus souvent, on ne connaît ces films que par la littérature sur le cinéma documentaire, faute d’avoir l’occasion de les voir. Heureusement, les cinémathèques et archives de films, gardiens de la mémoire vivante, conservent les trésors de l’histoire du documentaire. « Histoire de doc » ne peut pas exister sans leur aide précieuse. Cette année, la Cinemateca Portuguesa a été une source primordiale pour vous permettre de (re-)découvrir ces œuvres, et nous les remercions vivement de leur collaboration.


Invités :
Le programme « Histoire de doc : Portugal » se prolonge par un « Fragment d'une œuvre : Manœl de Oliveira » mercredi 23 et jeudi 24 août.
À noter la parution du N°61/62 de la revue Images documentaires dédié au documentaire portugais.
Remerciements à Pierre-Marie Goulet pour sa précieuse collaboration.