Les États généraux du film documentaire 2007 Route du doc : Finlande

Route du doc : Finlande



Si les auteurs finlandais parcourent depuis quelques années déjà les festivals internationaux, ils le doivent en plus de leur talent, à une situation plutôt privilégiée pour le documentaire et suffisamment rare pour être précisée. La Finlande possède une télévision publique de qualité qui produit de nombreux films dans de bonnes conditions. The Finnish Film Foundation, équivalent de notre CNC français, finance aussi les documentaires et les promeut à l’étranger. L’école de cinéma, The University of Art and Design Helsinki, possède son département documentaire depuis 2003, dirigé par Kanerva Cederström. Enfin, le festival DocPoint, créé par un groupe de cinéastes et producteurs, remporte depuis 2002 un important succès public. Toutes les conditions semblent réunies pour favoriser l’existence d’un cinéma documentaire de qualité. Le paradoxe éventuel étant une certaine concentration des moyens de production qui induit des influences qui courent parfois le risque d’un certain formatage.
Partir à la découverte de la cinématographie d’un pays est une expérience particulière, surtout quand au-delà des films, des liens se font jour qui racontent une part de l’histoire de ce pays et de son cinéma. Une histoire partielle bien sûr, un instantané subjectif, qui ne permet pas de tout explorer. On n’omettra donc pas de rappeler l’importance de cinéastes qui ne sont pas représentés ici : le couple Markku Lehmuskallio et Anastasia Lapsui, mais aussi Lasse Lokarrinen.

En 2004, nous proposions un premier regard sur le cinéma documentaire finlandais centré sur l’œuvre d’Antti Peippo, une des figures fondatrices dont l’influence reste sensible et semble se transmettre de cinéaste en cinéaste. On retiendra de ses films son intérêt pour l’histoire tourmentée de son pays, des récits courts où les matériaux d’archives (films, photographies, dessins) occupent une place privilégiée. Commentées par une voix off, les images sont soumises à observations, analyses et associations.
Dans son dernier film repris en ouverture de cette programmation, Antti Peippo, condamné par la maladie, exhume les douleurs personnelles qui n’ont cessé de le hanter et se livre à une analyse cathartique d’une histoire familiale qu’il aura jusqu’alors tenue à l’écart de son cinéma. Proxy, film testamentaire, marquera profondément les spectateurs. Ce film résonne comme un legs, au double sens d’un fardeau et d’une promesse, d’une filiation et d’une rupture, un double mouvement, un double point de vue récurrent dans le cinéma documentaire contemporain et qui renvoie aussi à l’histoire de la Finlande, marquée par la division et la séparation.

La mort, la disparition, le récit autobiographique sont au cœur de Lilli et de Durochka, portraits de femmes disparues, réalisés par deux étudiantes de l’école de cinéma qui chacune à leur manière travaillent à réparer un manque, voire une culpabilité face à ces destins tragiques. Autre portrait de femme blessée, dans Saana, son premier film, Mervi Junkkonen assume son impuissance face à la maladie rare qui ronge Saana, seule à pouvoir trouver les remèdes qui la soulagent et fait un film à ses côtés, comme elle le fera aussi dans Aarne. Une autre façon de donner une place à un personnage. So Near Yet So Far introduit la série de films où la relation filiale est mise à l’épreuve, nous ramenant au passé revisité de Peippo ; ou comment toute une génération semble avoir hérité de cet événement traumatique de la seconde guerre mondiale, d’un exode forcé de milliers d’enfants vers la Suède pour les mettre à l’abri des bombardements. Dans une forme télévisuelle classique, alternant entretiens et images d’archives, War Children nous fait prendre la mesure de cet épisode traumatique.
L’histoire de la Finlande a des allures schizophréniques. Territoire disputé pendant des siècles par les empires suédois et russe, il passera de l’un à l’autre, d’une guerre à l’autre pour accéder en 1917 à une indépendance tardive acquise au cours de la révolution russe, suivie d’une courte et violente guerre civile. La seconde guerre mondiale opposera le pays à l’Union Soviétique, puis à l’Allemagne. Une succession de conflits et de retournements dont les tourments semblent encore très présents, comme si la nouvelle génération ne pouvait trouver son émancipation que dans l’affrontement avec la précédente, dans un règlement de compte où chacun peine à entendre les tourments de l’autre – points de vue qui les séparent mais nécessité de les confronter. Le cinéma instrumentalisé, outil de mise en scène d’un règlement de compte familial devient l’exutoire d’un non-dit générationnel. Child in Time convoque l’affrontement père-fils dans un huis clos artificiel. Father to Son use aussi de mises en scène qui rappellent l’interrogatoire du film précédent. Le père se tire toujours avec une indifférence affective apparente qui pousserait au crime, mais renvoyant chaque fois le fils à sa propre impuissance à dire, et l’auteur à sa propre impuissance à faire place à l’autre, mis en accusation. Au début, c'était bien est tout aussi expiatoire. La mère de la réalisatrice, également accusée d’abandon mais dont le corps parlant et résistant anime la conscience du film, apparaît se débattant avec sa propre histoire et après tout, c’est son histoire. Ce que révèlent ces films, c’est la résistance du personnage aux dispositifs imaginés. Comme une leçon à méditer de l’impasse documentaire à tout vouloir maîtriser et « fictionner ».
Ici, émerge peut-être l’influence d’un cinéma de montage qui laisserait à l’auteur la conduite du récit, où s’affirme le goût très prononcé pour le conte, le mystère et la poésie. Les films de Kanerva Cederström initient ces récits romancés qui mélangent images d’archives, fiction et réalité comme pour créer une vie rêvée. Two Uncles reprend le fil autobiographique romancé sur le thème du disparu et Haru conte les aventures insulaires d’un couple d’artistes finlandaises dont les textes et les films Super 8 sont la matière première du film. La parole ou les écrits du personnage font commentaire, comme dans le très beau portrait No Man is an Island que Sonja Lindén nous livre de son père, autre exilé insulaire, autre geste de transmission mais sans regret, sans aveu, avec beaucoup d’amour dans le regard, sans défiance enfin. Le geste est partagé. Affaire d’équilibre de ce cinéma documentaire qui recourt souvent aux ressorts fictionnels : scènes très découpées, image et lumière travaillées, musique suggestive, inscription dans un récit. Une voix off très présente prend souvent en charge une part du récit, allant jusqu’à déposséder le corps du personnage de sa propre voix, rarement synchrone. Cela donne parfois l’impression d’une défiance à l’égard du réel, d’un refus ou d’une pudeur à mettre en scène la relation.
Ces mises en scène très maîtrisées au service du récit caractérisent bien le cinéma des deux co-réalisatrices Susanna Helke et Virpi Suutari qui dépeint avec attention et retenue la société finlandaise. Y compris quand il s’agit de raconter le quotidien assez glauque d’une bande de jeunes dans une petite ville de province, sans grande perspective hormis celle d’avaler la bande d’asphalte qui se fond dans le décor grisâtre d’une forêt en hiver : toujours avec distance, comme une douleur rentrée, une violence contenue. C’est dans cette veine que s’inscrivent Erkko Lyytinen avec The North Star, qui suit des salariés dans leur lutte très policée mais obstinée contre la fermeture de leur usine, et John Webster avec What Comes Around qui accompagne les premiers pas d’une jeune policière dans un commissariat. The Purge ne complète pas seulement un tableau social de la Finlande mais vient au contraire dérégler la machine. À trop se regarder dans le miroir le risque est grand de s’y complaire et Erkko Lyytinen, qui relate la spoliation et l’expulsion d’une famille de Roms, construit timidement une relation de connivence avec la jeune fille de la famille et prend enfin un parti plus affirmé, celui du risque de la relation, d’une distance qui se réduit, d’une parole réappropriée.
Risquer jusqu’à l’excès, c’est là que certains films trouvent une fantaisie qui peut flirter avec le cliché mais dont l’excentricité et la liberté – en premier lieu celles des personnages – entrechoquent des façons de filmer conventionnelles. Cela ressemble à des visions où fusionnent fiction et réalité (comme l’artiste Eija-Liisa Ahtila le fit avec merveille dans Love is A Treasure). Les trois contes Trekker, Lost and Found et Meet you in Finland Angel, où la vitalité fait la nique à la réalité, nous laisseront imaginer comment retrouver le sourire dans la nuit interminable d’un blanc paysage déprimant.


Invités : Invités : Virpi Suutari (directrice artistique de DocPoint – Helsinki Documentary Film Festival, réalisatrice et journaliste), Susanna Salonen (réalisatrice).
Remerciements à Jari Matala (DocPoint), Kanerva Cederström (University Of Art And Design Helsinki), Marja Pallassalo (The Finnish Film Foundation), Satu Laaksonen (The Finnish Film Archive).