Les États généraux du film documentaire 2018 Route du doc : Yougoslavie

Route du doc : Yougoslavie


Le programme « Route du doc : Yougoslavie » émane d’un lieu imaginaire – un lieu qui, selon la position du narrateur, appartient soit au passé, soit au futur, soit même, dans certains cas, aux deux.
Si on le ré-imagine comme un espace et une communauté appartenant au passé, ses résonnances visuelles et sonores deviennent de moins en moins abstraites, prenant la forme et les contours de documents forts, dans le présent et au présent, rendant compte de la façon dont les gens et les lieux du passé furent jadis inscrits ou décrits.
Les idéologies politiques radicales dominantes se maintiennent généralement en vertu d’une culture du silence, jusqu’à ce que certaines personnes commencent à s’exprimer, à poser des questions et à tenter de transformer des foyers (parfois même les leurs) en espaces d’affrontement (idéologique). Certains écrivains, artistes, cinéastes de toutes les régions de la terre yougoslave « imaginée» se sont élevés contre les idéologies nationalistes dites primordiales des années quatre-vingt-dix, qui impliquaient une forme de répression intellectuelle et broyaient non seulement l’idée, mais aussi le corps de la société. Et bien que les communautés qui s’opposent à la folie et rompent un silence docile aient pris de nouvelles formes qui parviennent difficilement à se poser en forces d’opposition progressistes, elles fonctionnent comme un avertissement adressé aux porteurs des idéologies traditionnelles. Elles défient la pratique de la docilité – voire même le
plaisir associé à cette docilité. Elles déstabilisent la domination exercée par les régimes ethno-nationalistes.
Ces communautés intensifient le présent, qui devient un point de rupture avec la démagogie populiste et nationaliste persistant encore aujourd’hui
et issue de notre glorieux passé. Elles font revivre le concept de responsabilité inhérent au fait de rencontrer et de respecter l’Autre, auquel elles accordent plus de prix qu’à la paix et à l’unité des non-oppositions silencieuses.
Les images des anticonformistes actuels sont issues des événements furtifs, des instants et parfois même des coupes, contenus dans les images créées par leurs prédécesseurs. Ils ont grandi entourés de ces images visibles et invisibles, ainsi que d’histoires de famille et d’albums-photos à la fois montrés et cachés. Ainsi, leur présent inscrit de nouveaux échos dans les archives de notre enfance, dans les enfances de chacun d’entre nous, de ceux qui nous ont précédés et de ceux qui nous succèderont au pays paisible de la fraternité et de l’unité. Là où les images sont en couleurs et les vacances régulières, où le punk est la désobéissance sociale ultime. Ils disent tous qu’ils étaient des punks, n’est-ce pas ?
Reconstituer, grâce aux archives, les vacances sur la côte, les noces de papa-maman, le dernier « Jour de la jeunesse », le début des guerres, cela pourra-t-il nous permettre de reconstituer l’ensemble de nos passés ? Alors tous les passés – même le passé de notre passé – réapparaîtraient et seraient enfin libérés, aussi incontestés que peut l’être tout passé imaginaire pleinement imaginé.
Allons-nous enfin nous imaginer et imaginer notre place au présent ? Allons-nous enfin rencontrer le présent et parler au présent ?
Cela pourra-t-il recréer un foyer ?
Cela pourra-t-il recréer un « nous » ?
Cela arrêtera-t-il tous ceux qui voient dans la guerre notre commun ? Si nous parlons haut et fort du présent et de nous-mêmes, serons-nous assez bruyants pour que la docilité qui persiste envers l’idéologie de la pureté ethnique du passé ne cesse ? Qu’est-ce qui est assez criant pour que les seigneurs de guerre, les bourreaux et les criminels entendent que nous ne sommes pas fiers de leurs crimes ? Qu’est-ce qui est assez criant pour que les chauvins, les colonialistes, les patriotes de tout poil entendent que la guerre est finie et qu’elle nous a tous tués ? Nous sommes des ressuscités et oui, nous nous souvenons de chaque victime et de chaque survivant. Nous trouverons leur corps, leurs histoires, leurs ossements, leurs images. Nous les partagerons.

L’ex-Yougoslavie ou la future Yougoslavie est un territoire qui est souvent décrit par des conflits passés ou, selon certains points de vue, futurs. Cette idée d’un conflit omniprésent est ce qui ressort généralement de l’imagerie de ce territoire : un caractère visuel contrasté, expressif, reposant souvent sur des images qui s’entrechoquent, passionnées voire tumultueuses, obsédantes…
Nous avons tenté de rassembler des œuvres cinématographiques diverses mais singulières, produites ces dix dernières années par des auteurs qui entretiennent d’une façon ou d’une autre l’idée de la Yougoslavie, tant en termes de production – marquée par des collaborations à travers tout son territoire – qu’en termes de créativité – marquée par des explorations du (ou des) paysage(s) culturel(s) et politique(s) de la zone dans son ensemble.

Des familles se sont rassemblées et séparées autour de cette communauté imaginaire, tandis que les visions et les projections des différentes générations se sont cristallisées en discours totalement nouveaux. Et les plus puissants ont bousculé le sentiment répandu que nous nous définissons par des guerres et des conflits. Ils ont contesté les symboles, les séparations et les divisions de toutes sortes. Certains ré-imaginent des communautés d’avant-garde présentes et futures, rassemblées par des langues partagées à la fois anciennes et nouvelles, des expressions symboliques partagées, afin de (re)créer des espaces d’imagination communs.
Langue partagée.
Images partagées.

Kumjana Novakova


Un programmation de Kumjana Novakova et Christophe Postic.
En présence de Dana Budisavljević, Ibro Hasanović et Mila Turajlić.