Les États généraux du film documentaire 2018 Expériences du regard

Expériences du regard


Alea jacta est. Non sans regrets, frustrations et autres désagréments qu’impliquait notre mission de sélectionneurs, voilà la jungle du Docfilmdepot défrichée, le paysage changeant du documentaire (près d’un millier de films) saisi dans sa réjouissante complexité, sa diversité stimulante et ses constantes. Nous voilà donc, à la manière des « curators » d’une exposition d’art contemporain, fiers, morts de peur, et impatients de donner à voir une fois encore à Lussas la substantifique mœlle de ce grand magma aussi passionnant que déroutant, déjà filtré par les équipes de présélectionneurs, puis par nos subjectivités croisées et les contingences parfois implacables d’une programmation de festival…
Car, on le sait, il ne s’agit en aucun cas d’affirmer un « J’aime/J’aime pas » arbitraire, mais bel et bien de se laisser traverser par la vague impressionnante de la production documentaire francophone d’une année et de conserver bon an mal an un sens critique concerté comme une indispensable faculté à se laisser surprendre. De film en film, néanmoins, des lignes de force se sont dessinées.
Les formes courtes se révèlent être un laboratoire moins corseté que les longs métrages. Les auteurs semblent cette année vouloir aussi questionner leur langage, sans doute pour mieux répondre au monde, à son actualité, à ses urgences. Nous avons souvent dû reconnaître, qu’il s’agisse de travaux d’étudiants, d’auteurs confirmés ou d’électrons libres venus du monde de l’art, un beau souci d’ajustement du documentaire à sa nouvelle condition numérique. Là où jusqu’ici l’urgence éthique du témoignage primait sur les conditions politiques de sa formulation, tout a un peu bougé.
S’il est un lieu pour poser ces questions de fond à nos formes cinématographiques, ce sont bien les États généraux du film documentaire. Car justement, et c’est bien là ce qui intrigue, ce vaste questionnement du documentaire à l’âge du tout-numérique (en termes de durée, de dispositifs, de supports, de légitimité ou de rapport à la fiction), loin de disqualifier sa valeur de critique du monde ou de dénonciation des blessures du réel, a plutôt dessiné un horizon politique plus affirmé, concerté et partageable, car enfin conscient de ses moyens, de ses nouveaux modes de diffusion, de sa force réactive et de son impact.
Alors, tout en restant une promenade dans les replis du monde, dans les sons et les langues d’autres vies que la nôtre, « Expériences du regard » sera aussi, nous l’espérons, le lieu où se discutent les enjeux artistiques, poétiques et politiques du cinéma que nous défendons, où se tressent regards d’auteurs et expériences de spectateurs. Dans ce brouhaha du documentaire contemporain, aussi foncièrement dense que tendrement épars, une chose est sûre (et c’est à la fois inquiétant et rassurant pour des sélectionneurs/auteurs comme nous) : la mort du cinéma n’est pas pour cet été. Vous en constaterez avec nous la vivacité intranquille, la beauté reconduite, à Lussas, sous les platanes exactement.

Dominique Auvray et Vincent Dieutre


Débats animés par Dominique Auvray et Vincent Dieutre.
En présence des réalisatrices/réalisateurs et des productrices/producteurs.