Les États généraux du film documentaire 2016 Histoire de doc : Espagne

Histoire de doc : Espagne


La Guerre civile et la Transition

Plutôt que de parcourir l’évolution esthétique du documentaire espagnol à travers son histoire, comme le proposait habituellement le programme Histoire de doc, nous avons choisi de porter un regard sur deux moments-clés de l’histoire de l’Espagne : la Guerre civile de 1936-1939 et la transition de la dictature de Franco vers une démocratie, au milieu des années soixante-dix. Durant ces deux périodes de chaos et d’espoirs contrariés, le cinéma a joué un rôle très important. Il fut employé à la fois pour influencer la population et/ou la communauté internationale et pour mobiliser la solidarité de part et d’autre, mais aussi comme vecteur d’idées et d’espoir. Cette courte programmation ne nous permet pas de rendre compte de la complexité politique et sociétale de ces deux périodes. Notre ambition est forcément plus modeste : approcher la manière dont le cinéma documentaire en a formé une image, une mémoire, et à quel point cette image et cette mémoire sont fortes et engageantes, bien que subjectives et faillibles, et font partie de l’écriture d’une histoire, une histoire multiple. Nous avons fait le choix de nous concentrer sur des films réalisés exclusivement au cours de ces deux périodes et ne pas ouvrir la programmation à la foisonnante production documentaire sur le sujet élaborée par la suite.

La Guerre civile

Les films d’actualités et documentaires étaient une arme de propagande importante pour les différents partis et factions qui constituaient l’Espagne divisée des années trente. Bien au-delà d’une opposition binaire républicains/franquistes, il faudrait parler des partis politiques, des syndicats, de l’armée, de l’État et des gouvernements régionaux, des anarchistes, des communistes, des trotskistes, des nationalistes, des loyalistes, des phalangistes, hétérogénéité qui concerne aussi la production cinématographique. Pendant la Guerre civile, beaucoup de cinéastes étrangers se sont engagés aux côtés de l’Espagne. On peut penser à Joris Ivens, André Malraux, Roman Karmen, Ivor Montague, Paul Strand, Esfir Choub, Henri Cartier-Bresson, et d’autres encore. Heart of Spain (Herbert Kline, Geza Karpathi, 1937), entre autres, montre l’implication étrangère dans cette guerre. Nous ne montrerons pas The Spanish Earth (Joris Ivens et Ernest Hemingway, 1937), l’un des films les plus importants sur ce sujet, mais aussi l’un des plus connus et des plus facilement accessibles.
Beaucoup de matériel filmé par des opérateurs sur place se retrouve d’ailleurs dans plusieurs œuvres. Il est donc difficile d’éviter une certaine redondance dans la programmation : nombre de films contiennent le même type d’images (bombardements, destructions, combattants, plans de la vie quotidienne) et les mêmes thèmes (le travail, la liberté, le don de sang…). Des deux côtés, on parle du danger que représente le camp adverse (le fascisme pour les uns, le communisme pour les autres), qu’il faut donc combattre. Sur le plan idéologique, hors discours guerrier, on aspire à une société aux valeurs traditionnelles ou justement nouvelles. Dans Defenders of the Faith (Russell Palmer, 1938), par exemple, l’ordre (politique et public) et les valeurs traditionnelles que sont la famille et l’église sont célébrés. Dans les films « républicains », on souligne les avancées de la nouvelle société, plus équitable, plus libre, en témoignant beaucoup plus d’intérêt aux ouvriers. Espagne 1936 (produit par Luís Buñuel) et Espagne 1937, des films « républicains », prétendent à une certaine objectivité, mais le spectateur d’aujourd’hui ne sera pas dupe. Pourtant, ils véhiculent bien le « programme » politique et idéologique des républicains pour l’Espagne. Le film de Russell Palmer, seul film en couleur, met en avant les valeurs nationalistes. Il est intéressant de voir ces films ensemble pour mieux saisir leurs stratégies de persuasion.
La deuxième séance est dédiée à la fin de la Guerre civile et à la Retirada, l’exil de près de 500 000 Espagnols en 1939. On sent bien, dans L’Espagne vivra de Henri Cartier-Bresson et dans Un peuple attend de Jean-Paul Le Chanois (sous le nom de Jean-Paul Dreyfus), le sentiment d’amertume que suscite la non-intervention, de la France et de la Grande-Bretagne notamment, tandis que, de l’autre côté, les Allemands et les Italiens soutiennent énergiquement les franquistes. L’Espagne vivra reprend même des images de Prisoners Prove Intervention in Spain (Ivor Montagu, 1938) pour en relayer la « preuve ». La défaite des républicains mène à un exode dont l’ampleur est particulièrement sensible dans le film de l’amateur éclairé Louis Llech, L’Exode d’un peuple. Plus que dans les films d’actualités ou les documentaires professionnels, grâce à une distance plus importante et des plans beaucoup plus longs, ce film rend compte de cet exil et de « l’accueil » réservé aux Espagnols en France, dans des camps de concentration, également dénoncé dans Un peuple attend.

La transition

On estime généralement que la période de « la transition » s’étend de la mort de Franco en novembre 1975 à l’adoption de la nouvelle constitution fin 1978, mais on peut aussi considérer qu’elle débute en 1973 par l’assassinat de Luis Carrero Blanco par l’ETA le 20 décembre de la même année. Carrero Blanco avait été nommé Président du gouvernement par Franco en juin 1973 et était une figure emblématique du franquisme.
Sous le règne de Franco, le cinéma subissait une censure très rigide, le documentaire peut-être encore plus que la fiction. Un film comme Caudillo, de Basilio Martín Patino (1975), n’aurait jamais pu sortir. Après son film Canciones para después de una guerra (1971), sorti en 1976 seulement, Patino avait décidé de continuer à travailler dans la clandestinité. Ce film de montage juxtapose de façon ironique et associative des chansons populaires espagnoles d’après-guerre et des images d’archives qui font plutôt ressentir la peur, la faim et la mort. Caudillo suit un procédé similaire, mais Patino n’a bien sûr pas pu utiliser d’images d’archives provenant de l’État espagnol. Il a donc eu recours à des archives étrangères pour dresser un portrait décalé de Franco. Ce film est en même temps une réflexion sur la représentation par l’image filmée et sur la mystification de l’histoire.
Avec la mort de Franco, le cinéma se libère d’un joug important. En 1976 sort finalement Canciones… de Patino. Commence également un travail de restauration de l’histoire et de la mémoire, douloureux pour beaucoup. Ce travail de mémoire est justement au cœur de films comme Les Deux Mémoires de Jorge Semprun (1974), El desencanto de Jaime Chávarri (1976) – un portrait de la famille de Leopoldo Panero, poète attitré de Franco, qui montre la désillusion des héritiers du franquisme – et de La vieja memoria de Jaime Camino (1977). Ce dernier est un projet qui avait germé dès le début des années soixante-dix. C’est son film Las largas vacaciones de 36 (1976) qui le pousse à reprendre le projet. Dans La vieja memoria, Camino rassemble des témoignages de ceux qui ont participé à la Guerre civile, des différents côtés, mais il confronte ce passé au présent et pose la question de la faillibilité de la mémoire. C’est peut-être le film qui fait le mieux comprendre la complexité de la situation et des factions pendant la Guerre civile, tout en proposant une réflexion sur la façon dont le présent tente de réécrire l’histoire.
Résolument tourné vers l’avenir, Informe general sobre algunas cuestiones de interés para una proyección pública de Pere Portabella (1976) prend la transition même comme sujet : comment passe-t-on d’une dictature à une démocratie ? Le film montre, dans sa forme et dans son contenu, le chaos et en même temps l’espoir qui règnent durant cette période. Il s’agit d’une approche documentaire très libre, caractéristique de l’œuvre de Portabella, qui n’hésite pas à intégrer des éléments de fiction. Portabella collabora lui-même à la rédaction de la nouvelle constitution.

Une programmation forcément lacunaire, mais peut-être aussi une incitation à découvrir d’autres films sur ces périodes de l’histoire récente de l’Espagne.

Kees Bakker


La projection de Espoir, Sierra de Teruel d’André Malraux, programmé en séance spéciale lundi 22 à 10h00, introduira ce programme.


En présence de Kees Bakker et Esteve Riambau, historien, critique de cinéma et directeur de la Filmoteca de Catalunya.
En partenariat avec les Archives françaises du film – CNC, la Filmoteca española, la Filmoteca de Catalunya, l’Institut Jean Vigo et Ciné-Archives.

Avec le soutien de l’Office Culturel de l’Ambassade d’Espagne à Paris et d’Acción Cultural Española (AC/E).