Les États généraux du film documentaire 2015 Scam : Nuit de la radio

Scam : Nuit de la radio


Ondes de choc

En proposant ce thème à la Scam à l’automne dernier, je voulais rendre hommage à la radio qui s’affranchit du flux sonore, dynamite les codes établis et creuse son chemin de création. Témoigner en quelque sorte du fait que la radio peut tout dire, la beauté comme l’abjection, à condition de s’y mettre toute entière et avec style.
Nul ne pouvait alors prévoir les attentats de janvier 2015 et leur déflagration dans nos vies. Cette 15e « Nuit de la radio » en porte forcément la trace. Au cœur des archives de l’Ina, j’ai croisé de grands prédateurs et des justes, perçu l’écho des guerres enfouies, savouré la matière silencieuse libérée par la parole, ressenti l’effroi et son antidote, la tendresse ou le rire salvateur. Tout l’enjeu a consisté à mettre en dialogue et en résonance ces archives d’anthologie.

Claire Hauter

Un programme sonore proposé par Claire Hauter.
Avec le concours de Frédéric Fiard (montage et mixage) et Stéphanie Place, (documentaliste Ina).

1h30 d’extraits sonores à écouter casque sur les oreilles.
Avec par ordre d’apparition sonore :

Briser la glace
Luc Ferrari a composé ce conte symphonique qui évoque le voyage d’une jeune femme sur un brise-glace. Colette Fellous y a déposé des mots « dont la chaleur sensuelle tente de détourner le froid ». Cette création, intitulée Et si toute entière maintenant, a reçu le prix Italia en 1987 dans la catégorie musique.
1988, France Culture, 0’41
Du jour au lendemain
Producteur : Alain Veinstein
Compositeur : Luc Ferrari

Il ne faut rien couper, il faut tout garder !
Jean-Christophe Averty, grand artisan de l’art télévisuel, a régalé vingt-huit ans durant Les Cinglés du music-hall sur les ondes de France Inter et de France Musique. Lui qui avait, dit-on, « tout ce qu’il ne faut pas pour faire de la radio » fut aussi un compagnon de route des Papous dans la tête et autres Décraqués créés par Bertrand Jérôme, dont on entend la voix dans cet extrait.
1991, France Culture, 2’36
Le bon Plaisir de Jean-Christophe Averty
Productrice : Sylvie Andreu
Réalisateur : François Bréhinier

Ils eurent vingt ans dans les Aurès
Dans une série de reportages sur la guerre d’Algérie, Daniel Mermet s’entretient avec d’anciens appelés originaires de la vallée de Saint-Dié. « Le temps a passé, commente le producteur de Là-bas si j’y suis, mais ce paquet de mémoire moche qu’ils ont ramené est toujours là, dans les interstices de leur conscience et de notre mémoire. » Beaucoup d’anciens, revenus très abîmés de cette « guerre sans nom », ont vainement essayé d’oublier. Un petit nombre, dont Raymond Dieudoné qui le reçoit dans sa ferme des Vosges, affirme ne rien regretter.
1998, France Inter, 4’53
La Guerre d’Algérie
Producteur : Daniel Mermet
Réalisateur : Bruno Carpentier

Tous des cons !
Bertrand Jérôme présente une rareté : un sketch improvisé par le dessinateur Chaval avec son ami le docteur Rouzié. Une mise à nu de la bêtise raciste. Chaval disait de ses dessins : « S’ils sont meilleurs que les autres, c’est qu’ils vont jusqu’au bout : ils détruisent tout parce que j’y vais moi-même et que je me détruis aussi. » Il se suicidera en 1968. Quant à Simon Rouzié, il fut homme de cabaret à Paris avant de s’installer comme médecin de campagne à Lésigny-sur-Creuse (Vienne). Il réunissait autour de lui toute une petite bande de mauvais esprits amateurs de second degré : Pierre Etaix, le dessinateur Mose, André Frédérique, Jean Carmet et bien sûr Chaval, qu’il enregistrait sur un magnétophone Tandberg.
1977, France Culture, 8’20
Mi fugue, mi raisin
Producteur : Bertrand Jérôme
Réalisateur : Claude Chebel

On me dit que je suis blonde
S’entretenir est une série de portraits d’anonymes diffusés tout au long de la saison 2009-2010. Objectif ? Former le spectre le plus large et le plus coloré possible d’une certaine France contemporaine. À cette occasion, Arnold Pasquier et Marie-Laure Ciboulet tendent le micro à Alice Diaz. Comment voit-on le monde à dix ans et demi ?
2010, France Culture, 5’20
ACR – S’entretenir
Producteur : Arnold Pasquier
Réalisatrice : Marie-Laure Ciboulet

Au temps de l’AOF
Samy Simon fut l’un des pionniers du reportage radio. Il se retrouve face à un micro pour la première fois en 1923 lors d’une grève d’étudiants. Nagra de quarante kilos en bandoulière, il arpentera la planète, du Mexique en Haïti, de la Chine à l’Inde. « Le monde a besoin de mythes, la radio les lui apporte à domicile. Nous vivons dans un monde d’images virtuelles qui se superposent de plus en plus aux images réelles et qui tendent même à se substituer à ces dernières, disait-il en 1949. La radio a apprivoisé, domestiqué la fiction, donné la vie à des fantômes. » Le voici en Haute-Volta (actuel Burkina Faso), enregistrant en direct une opération de la cataracte à la mission des Pères blancs de Ouagadougou.
1955, RTF, 5’41
Afrique d’hier et d’aujourd’hui
Journaliste : Samy Simon

Le frère du citron
Intensité, voix et diction singulières, présence quasi mystique : Alain Cuny fut révélé en 1942 par son rôle dans Les Visiteurs du soir de Marcel Carné. Compagnon de route de Jean Vilar à Avignon et au TNP, il tournera avec Fellini, Buñuel, Godard et tant d’autres. Sa définition du métier ? « Être comédien signifie que la personnalité est éparse, que nous sommes en lambeaux. Ce que nous faisons sur scène, c’est ce que nous ne faisons pas dans la vie. Et pour quelques instants nous sommes ressemblants… » Dans cet À voix nue en dix épisodes, c’est Jean Mambrino qui se livre à l’exercice – parfois délicat – de l’interview.
1988, France Culture, 5’14
À voix nue
Producteur : Jean Mambrino
Réalisatrice : Marie-Andrée Armynot

La corde au cou
En décembre 1959, Prévert enregistre pour la radio les souvenirs tendres et grinçants de son enfance. Dans ce quatrième épisode, le petit Jacques, sept ans, pose un regard protecteur sur ses parents, abonnés aux saisies d’huissiers et aux déménagements fréquents. Tout y est : son père, neurasthénique et mélancolique ; sa mère, douce et rieuse ; son grand-père, président de l’Office central des pauvres…
1960, RTF, 3’33
Enfance
Producteur et réalisateur : Albert Riera
Musique : Henri Crolla

Marqués comme des bêtes
Hélène Hazera a réalisé cinq entretiens avec Jean Ferrat. Ici, le chanteur s’attache plus particulièrement à son enfance et à ses origines familiales. On découvre que son père, juif russe fuyant les pogroms de l’après-1905 dans le Caucase, sera rattrapé par les lois raciales du régime de Vichy. Le petit Jean devra se cacher jusqu’à la Libération. Devenu un chanteur populaire et exigeant, il s’attachera, comme le souligne Hélène Hazera, à « faire un pacte avec le bonheur sans rien renier ni oublier ».
2004, France Culture, 5’51
À voix nue
Productrice : Hélène Hazera
Réalisateur : Patrick Molinier

Une sorte de juif corse
Parmi les anonymes de la série S’entretenir, Arnold Pasquier et Marie-Laure Ciboulet rencontrent Arthur, jeune étudiant aux Beaux-Arts de Paris. L’occasion d’une réflexion lumineuse sur l’identité, l’appartenance, les rapports entre réel et vérité. Aujourd’hui, Arthur Eskenazi est artiste et chorégraphe.
2010, France Culture, 7’13
ACR – S’entretenir
Producteur : Arnold Pasquier
Réalisatrice : Marie-Laure Ciboulet

La curiosité, il n’y a que ça !
En 1950, Robert Mallet propose une série de grands entretiens à Paul Léautaud, qui vit alors en ermite à Fontenay-aux-Roses. L’auteur du Journal littéraire accepte à la condition de parler en toute liberté et sans préparation. « Pour la première fois, se souvient Robert Mallet, les auditeurs avaient l’impression de capter la conversation confidentielle de deux hommes qui avaient oublié la présence du micro. » Ces entretiens feront date dans l’histoire de la radio. Dans cet extrait, l’écrivain revient sur la mort de son père qui ne semble guère l’émouvoir. Et pour cause : celui-ci l’avait négligé durant toute son enfance, accaparé qu’il était par son métier de souffleur à la Comédie Française et par ses amours. Léautaud, vieil « insociable », comme l’appelait Rachilde, aurait eu cette dernière parole avant de mourir, le 22 février 1956 : « Maintenant, foutez-moi la paix ! »
1950, France Culture, 5’06
Entretiens avec Paul Léautaud
Producteur : Robert Mallet
Réalisateur : Georges Godebert

Good Morning Vietnam
C’est Alain Trutat, créateur en 1969 de l’Atelier de Création Radiophonique, qui propose à Janine Antoine de réaliser une émission à partir des cinquante heures de sons rapportés du Vietnam par Claude Johner. Reporter de guerre, ce dernier est décrit par Andrew Orr, producteur à Radio Nova et France Culture, comme un « magnifique poseur de bombes sonores ». Résultat, « un documentaire étrange sans commentaire où seuls les sons allaient narrer cette sale guerre et les horreurs de toutes les guerres » selon Janine Antoine. On y entend en particulier Wandering Soul, Ghost Tape Number 1, un mix de sons à hautes fréquences et de voix diffusés par des hélicoptères US, équipés de haut-parleurs, destinés à terrifier les populations et à pousser les soldats viêt-cong à déserter.
1972, France Culture, 8’35
Good Morning Vietnam
Producteur : Claude Johner
Réalisatrice : Janine Antoine
Prix Ondas 1972

Pire que le coup de foudre !
Au micro de Jean Marcourel, Isabelle, née au XIXe siècle, et Bernard, racontent leur rencontre. Un dialogue amoureux au son de l’accordéon inspiré de François Parisi.
1995, France Culture, 5’51
ACR – Le Triomphe de l’âge
Producteur : Jean Marcourel
Accordéon : François Parisi

Les tuer jusqu’à la racine
En 1999, cinq ans après le génocide, Madeleine Mukamabano, journaliste à RFI, revient au Rwanda. Tout au long des cinq épisodes de cette série, elle rencontre les survivants, victimes et tueurs incarcérés à la prison de Kigali. Léa, qui vivait à Kigali en avril 1994, évoque le rôle joué par la Radio Mille Collines dans l’incitation aux massacres des Tutsis.
1999, France Culture, 6’47
Rwanda 1999. Revivre à tout prix
Productrice : Madeleine Mukamabano
Réalisateur : Mehdi El Hadj

Casse-têtes
Au micro d’Antoine Perraud, François Cavanna évoque avec émotion le souvenir de son ami Gébé, disparu deux ans plus tôt, en 2004. Anarchiste doux, Gébé fut le rédacteur en chef de Hara-Kiri puis de Charlie Hebdo jusqu’en 1985. Autre corde à son arc : la chanson. « J’ai un jour écrit pour l’Hebdo un texte dont le rythme m’a amené à aller à la ligne, se souvenait-il. Et comme j’avais en moi un feu d’allumé, j’ai été jusqu’au bout, d’une seule traite. » Repéré par Yves Montand qui veut aussitôt le chanter, ce texte a été mis en musique par Michel-Philippe Gérard. Il a eu l’idée d’en faire un tango qui garde tout son pouvoir de déflagration : « Casse-têtes ».
2006, France Culture, 4’06
Jeux d’archives
Producteur : Antoine Perraud
Réalisateur : Franck Lilin

Des souvenirs pour la vie
Il arrive que les meilleures interviews soient sans question. C’est le cas dans cette dernière archive : Omar Berrada et Lionel Quantin se souviennent, lorsqu’ils ont rencontré Prosper sur l’Île de Ré, avoir posé le magnétophone sur la toile cirée et appuyé sur la touche « record ». Résultat : neuf minutes sans rature où il est question de la pêche à la sardine et de la tectonique des plaques, de la mort frôlée et de la création des étoiles, des tempêtes solaires et des ondes de choc.
2010, France Culture, 9’23
ACR – S’entretenir
Producteur : Omar Berrada
Réalisateur : Lionel Quantin