Les États généraux du film documentaire 2015 Édito

Édito


Comment préserver le regard ?
Le temps et l’espace en sont deux conditions et nécessitent un écart : se placer en retrait du flux, infini illusoire, et travailler la différence, la place de l’autre. Préserver le temps et l’espace du regard, c’est penser le temps et l’espace de la représentation, là où s’inventent des formes et des récits, dans un environnement où la vitesse transforme les pratiques et le regard sur les images.
Ainsi, dans les ateliers de cette édition, prendrons-nous le temps, notamment, de penser les mutations techniques et esthétiques du cinéma, pour constater comment les inventions formelles précèdent parfois les évolutions techniques, modifiant à leur tour les pratiques et les regards, sans omettre de considérer les « conditions auxquelles la caméra peut devenir un en-soi, un alter. » Une préoccupation commune à une autre réflexion consacrée à la rencontre entre scène thérapeutique et cinématographique : quelle place la caméra et son filmeur peuvent occuper dans un dispositif thérapeutique et que transforme cette triangulation ? Comment représenter cette scène de création pure ou d’invention d’un récit qu’est la thérapie ?
 Nous explorerons d’autres récits imaginés avec « La fable documentaire », pour découvrir l’invention, par des cinéastes, d’une forme en mouvement où mise en scène et en récit s’emparent de la réalité. La parole des réalisateurs sera au cœur de toutes ces expériences partagées avec le public.
La parole critique sera également partagée avec les « Histoire(s) de doc » où la mise en regard de deux œuvres, de patrimoine et contemporaine, témoigne d’un courant formel et de son évolution. De l’intime à l’Histoire, de la narration personnelle au portrait du monde qui les entoure, les films des cinéastes espagnols de la « Route du doc » explorent la complexité du territoire et la richesse de ceux qui le peuplent, sans pour autant cesser de regarder au-delà des frontières et de chercher tout ce qui crée un écart dans lequel peut se glisser le cinéma. Les écarts, nous les travaillerons aussi de l’œuvre de Marc Karlin à celle de Michael Snow, de l’imposant Homeland, qui nous entraîne aux côtés de son réalisateur Abbas Fahdel dans le Bagdad d’avant et d’après la guerre en Irak, jusqu’aux magnifiques Mille et Une Nuits de Miguel Gomes. Nous ouvrirons le bal avec les nouveaux films de Claire Simon et d’Éliane de Latour et nous le poursuivrons en clôture pour fêter les quinze ans du Master de réalisation de l’École documentaire.
Des films qui s’inventent seront encore à l’honneur dans « Expériences du regard » et « Tënk ! ». Ils n’existeraient pas sans l’obstination et la conviction de ceux qui les fabriquent dans des conditions de précarité qui n’ont cessé de s’accentuer. Des films dont l’existence fragilisée depuis de nombreuses années déjà est aujourd’hui violemment menacée par des possibilités de financements réduites à peau de chagrin. C’est la question du devenir de la création audiovisuelle documentaire, et plus largement d’une certaine liberté de création, qui est remise en cause et pour laquelle nous nous mobilisons avec le collectif « Nous sommes le documentaire ». Si les négociations progressent et que des revendications se font entendre, à l’identique de la réforme des intermittents toujours en suspens, l’enjeu est bien de prendre en compte l’expérience et l’analyse de ceux qui s’engagent, réfléchissent et travaillent à des propositions alternatives mais qui refusent la mise en place ou l’acceptation d’un système à deux vitesses. À l’image de mouvements d’une autre ampleur, simplement entendre une parole autre, une parole de refus et de revendication ne suffit plus. Il faudra bien la prendre en considération.

Pascale Paulat et Christophe Postic