Les États généraux du film documentaire 2015 Journée Scam

Journée Scam


Les cinq films retenus parmi la cinquantaine de films terminés lauréats de la bourse « Brouillon d’un rêve » témoignent de la grande créativité et de la diversité des talents, mais aussi des écritures singulières, exigeantes et inspirées que nous avons eu le plaisir de découvrir…
Cette année encore, nous sommes fiers d’avoir pu encourager près de quatre-vingt projets parmi les mille deux cents reçus. Et pourtant, combien de ces films aboutiront dans un contexte d’inquiétantes réformes et de graves coupes budgétaires ? Déjà, si soixante pourcent de ces films aboutissent, seuls quarante-et-un pourcent d’entre eux font l’objet d’une diffusion, principalement grâce aux chaînes de télévisions locales... Mais jusqu’à quand ?
Oui... Nous avons encore de la chance dans notre pays. Néanmoins n’est-il pas déjà temps de dire : « Nous avions de la chance » ?
À la fin de chaque jury « Brouillon d’un rêve », nous rencontrons les auteur-e-s lauréat-e-s et échangeons autour de leurs rêves, de leurs inquiétudes, de leurs espoirs. C’est un moment privilégié… Ils nous racontent… De plus en plus, des montages financiers difficiles, des projets bloqués lorsque les chaînes locales n’osent plus s’engager à leurs côtés…
L’un d’entre eux nous a confié cette étrange missive que nous tenons à publier. Bien entendu, toute ressemblance avec des personnes ou des faits existants serait purement fortuite, il nous semble cependant que ce texte mérite votre lecture attentive…

Félicie Marboeuf et Euclide Posilippo


Journal du 29 mai 2015

« Ça y est ! »
Je sors de l’Avenue Vélasquez, je viens d’être lauréat « Brouillon d’un rêve » à la Scam et je suis fier, je sais que la commission « Brouillon d’un rêve » défend les films aux partis pris exigeants. Je traverse la grande avenue du VIIIe arrondissement d’un pas altier. Qu’il est doux d’être auteur-réalisateur dans ce beau pays !
À seize heures, me voici déjà dans le bureau d’un responsable d’une grande chaîne de service public. Une jeune femme m’accueille à bras ouverts. Elle débute à ce poste et n’y restera que quelques années. « Cela évite les phénomènes de cour et de courtisans. » me confie-t-elle... C’est une évidence ! « Nous sommes après 1789 tout de même ! Finis les marquis et les duchesses ! » Nous rions ensemble. Je lui expose mon idée d’un langage cinématographique libre, d’un cinéma documentaire comme un autre regard, une pensée sur le monde – voire une poétique. Une contre-pensée même, contre le formatage, la pensée unique, la forme unique. Nos esprits sont à l’unisson et dansent ensemble ! Elle m’écoute, enthousiaste et silencieuse. Elle dit : « Ouuuuuuuui ! » Je propose un film poétique à la Varda… « Ouuuuuuuui ! » Un journal intime à la Cavalier : « Ouuuuuuuui ! » Un regard-scalpel à la Wiseman : « Ouuuuuuuui ! » Un film à ma manière : « Rhaaaaaa ouiiiiiiii !!!!! So lovely !!!!!!!! So transversal !!!!!!! » Je regarde ma montre. Le rendez-vous a duré cinquante-deux minutes et je n’ai pas vu le temps passer.
« Attends encore un peu. » me dit la chargée de programmes. « Encore un peu ? Tout n’est-il pas dit ? Notre harmonie n’est-elle pas totale ? »
Ses yeux lancent soudain des éclairs : « Mon bon génie, mon bel auteur, notre harmonie est si complète, coréalisons ce film ! J’en fixerai la durée, j’en corrigerai les commentaires, j’interviendrai au montage ! »
Enthousiaste, je renchéris : « Oui, partageons tout ! Et moi réalisateur, je serai aussi codirecteur des programmes avec toi ! »
Elle fronce les sourcils. Je m’approche de son bureau… J’ai l’idée folle de m’y asseoir. Elle se jette sur moi et me plaque sur le mur avec une prise de judo :
« N’y pense même pas. Moi seule connais les désirs inavouables des spectateurs ! Que sais-tu de ce métier si délicat, si fragile ? Tu te targues d’être un créateur, que comprends-tu à la télévision ? Seuls les journalistes nous comprennent, et encore… Tu prétends faire un documentaire de création… Mais qu’est-ce qu’un documentaire de création ? Il n’existe plus aucune définition, TF1 a fait annuler par la justice en 1989 toute définition du documentaire de création. Tu n’existes pas. M’entends-tu ? Tu n’existes pas ! »
Ma raison et ma dignité me reviennent : marcher dans cette abjection ? Jamais ! Mon producteur (oui il était là !) est prostré. Il mâchonne lentement les morceaux du contrat. Il gémit, harassé, triste et perdu, enfant écartelé d’un couple si affreux.
Hagards, nous fuyons la télévision nationale.
« Allons vers des chaînes plus modestes ! s’exclame mon producteur. J’ai un cousin qui travaille à Plouhernec TV et un autre à Canal Fouillettes-sur-Oise. Puis, nous chercherons des appuis régionaux et nous décrocherons peut-être le fameux Cosip du Centre National du Cinéma. »
Je compose le numéro du CNC. Mon producteur me conseille de la jouer plus tranquille. Le CNC n’est-il pas l’ami des auteurs ? Ne les a-t-il pas toujours aidés, privilégiant avec opiniâtreté le travail de l’esprit, la liberté des formes et l’artisanat audiovisuel, d’où surgissent parfois de sublimes joyaux ?
Ça sonne. La musique d’attente est la chanson « Libéré, délivré... » Un bon signe ?
Ma chargée de compte gérant déjà 12 408 dossiers, je tombe sur R2D2, le nouveau standard téléphonique.
« Si vous avez un projet de film, tapez 1. »
Je tape « 1 ».
« Si vous êtes heureux d’avoir tapé 1, tapez 7. »
Je tape « 7 ».
La voix de synthèse poursuit :
« Si votre film relève de la cr… de la cr… de la création… crrrrr…, attendez encore quelques mois… »
« Si votre film magnifie l’histoire – et surtout celle des demeures et châteaux de la vieille noblesse française – tapez 4 pour obtenir une bonification immédiate. »
Mon producteur marmonne : « Je le savais ! C’est l’office du tourisme de Versailles. »
« Si votre film encourage l’esprit scientifique, tapez Pi 3,14. »
Désespérés, nous hurlons dans le combiné.
Et, ô miracle, quelqu’un décroche. « Allo ? » J’entends à l’autre bout du fil des hennissements moqueurs. Je murmure à mon producteur : « C’est quoi ces chevaux ? » Il m’explique : « Les taxis sont trop chers pour le Ministère de la Culture. Le département audiovisuel, qui doit absolument convaincre du bien fondé de sa nouvelle réforme, s’est mis à parcourir la France en roulotte. Un employé, habillé en Zorro, marque toutes les télévisions locales d’un “z” qui veut dire “zéro” ! »
« Hue là ! » crie-t-on à l’autre bout du fil. « Avance sale canasson ou je te colle un procès au pénal ! »
Mon producteur prend le téléphone et engage la conversation (il connaît les rouages) :
« Nous avons un sujet SCIENTIFIQUE, c’est certain ! »
« Bingo ! BONIFICATION ! Mais nos inspecteurs seront très à cheval (Hiiiiiiiiaaaa!) sur le financement VERTUEUX de votre film. VERTUEUX, tout doit être VERTUEUX, c’est notre nouvelle religion, mise en place par nos nouveaux cadres issus des grandes écoles de commerce qui font la gloire – et la vertu – de notre Nation. Vous devrez donc réunir un tiers d’argent qui existe, un tiers d’argent qui n’existe pas, un autre tiers d’argent qui existera peut-être et un dernier tiers apporté par le réalisateur. Si les techniciens peuvent compléter par un cinquième tiers d’argent de poche : bingo ! Une autre bonification ! »
Mon producteur raccroche, épouvanté...
Assis au bord de la Seine, nous regardons le soleil qui se couche derrière le Ministère de la Culture. Nous mangeons silencieusement nos sardines à l’huile. J’ai envie de pleurer. Mon producteur me passe le bras autour des épaules.
« Allez, dit-il, ne perdons pas courage. Il reste Touscoprod, tu as bien quelques copains, les retraites de tes parents à investir dans ta création?… On peut organiser une kermesse avec vente de crêpes ? Ça ira, ça ira, ça ira… »

Alexis T., lauréat « Brouillon d’un rêve » 2015


Extrait d’un texte d’André Dartevelle, documentariste belge membre du jury « Brouillon d’un rêve » pendant deux ans, disparu cet hiver.
« Les films que nous avons aidés sont au plus haut point des révélateurs, une sorte de conservatoire social de la vie des femmes et des hommes. C’est tout l’imaginaire de notre temps qui s’y réfugie, les cinéastes y ont fixé des réalités humaines qui sans eux nous échapperaient, et iraient s’effacer dans le vide, le néant, le non-su.
[…]
Faire des films demande d’ailleurs un effort extatique, il nous faut nous nier pour le faire. Nous nous abstenons quasiment de vivre nos vies et si nous révélons ce qu’il en va de l’existence aujourd’hui, n’est-ce pas aux dépends de ce que nous étions et parfois de ce que nous pensions ? Chaque projet nous sauve de notre passé. Il nous tire en avant, nous renouvelle, renouvelle nos images quand nous nous attachons à faire naître des univers inaperçus qui balancent des êtres singuliers aux êtres irréguliers. Nous ouvrons les yeux, les nôtres et les autres, nous forçons nos passivités.
[…]
C’est tout un effort individuel et collectif de connaissance de soi et de connaissance d’autrui qui traverse le cinéma documentaire. Grâce à lui, ce n’est plus la réalité qui nous échappe et nous demeure étrangère qui est saisie, c’est la réalité humaine qui est choisie et défendue. »


Débats en présence des réalisateurs.