Les États généraux du film documentaire 2015 Histoire de doc : Allemagne

Histoire de doc : Allemagne


Les deux documentaires allemands Romy, anatomie d’un visage de Hans-Jürgen Syberberg (1967) et Szenario de Philip Widmann et Karsten Krause (2014), partagent un dispositif similaire, à savoir une légère dissociation entre image et son. Ils sont à ce titre exemplaires d’une tradition du documentaire allemand aussi féconde que marginalisée : celle des films où l’enquête menée est plus importante que le sujet traité. Les piliers actuels de cette tradition sont Thomas Heise et Philip Scheffner, connus en France et dont les œuvres ont déjà été honorées à Lussas. De Syberberg, plutôt connu pour ses chefs-d’œuvre monumentaux sur Ludwig et Hitler, on connaît mal les petits portraits des années soixante sur le metteur en scène de théâtre Fritz Kortner ou « Romy », ainsi que les films de Widmann et Krause qui rappellent Heise (par leur emploi de « found footage » et leur observation minutieuse) mais s'en distinguent néanmoins par un penchant pour la fiction tout à fait original.
Romy et Szenario sont donc deux films d’enquête où la voix interroge l’image. Le portrait de Romy Schneider est surtout composé de photos de magazines et d’images publicitaires, auxquelles les témoignages de Romy ajoutent une touche personnelle, une strate d’authenticité. Dans le film de Widmann et Krause, les voix d’un homme et d’une femme essaient de donner chair à une relation extraconjugale de 1970, en lisant des rapports qui documentent méticuleusement cette relation tandis que défilent les images des scènes de crime dans le présent.
Les tables sur lesquelles s’ouvrent les films – table de petit-déjeuner garnie dans Romy, table d’un centre d’archives à Cologne sur laquelle une main étale les objets liés à l’histoire de l’aventure dans Szenario –, deviennent ainsi des tables d’autopsie et de recherche. Se référant directement au cinéma, ce portrait de star et le film Szenario posent une question fondamentale : à quoi ressemble le cinéma allemand d’après-guerre ? Dans un tel contexte généalogique, Romy Schneider est sans aucun doute un personnage des plus importants. L’actrice devenue célèbre dans le rôle de l’impératrice Sissi dans les années cinquante, atteint le sommet du « Heimatfilm » (« film-de-chez-nous »), genre cinématographique populaire donnant au public allemand sorti de la guerre et du nazisme de quoi rêver de nouveau : des paysages idylliques et souvent montagneux, peuplés de figures folkloriques. C’est bien dans la montagne que Syberberg filme Romy, pendant des vacances au ski, et c’est pourquoi il lui demande ce qu’elle ressent dix ans plus tard à l’égard de Sissi. Avant de s’en prendre à la déconstruction des mythes allemands à laquelle il vouera une grande partie de son œuvre cinématographique (dans ses films sur Ludwig II, Karl May, Wagner, Hitler), le cinéaste commence par se frotter aux mythes du cinéma allemand. De plus, les modifications de la version finale du film imposées par Romy l'ont convaincu de la nécessité de fonder sa propre société de production pour ses futurs projets.
Quand la voix off de l’interprète de Sissi exprime des pensées et désirs personnels, elle cherche aussi a dévoiler la « vraie » Romy derrière le masque de la star tandis que Syberberg brouille son célèbre visage en y superposant un paysage hivernal, des scènes de rue parisiennes, des photos publicitaires. Il ne s’intéresse à nulle « vérité », mais au pur enchaînement de poses, de souvenirs, d’anecdotes sur des tournages avec Orson Welles ou Michel Piccoli. Le portrait éclatant en milles morceaux satisfait les besoins fétichistes du spectateur cinéphile, mais annonce aussi un vide qui en dit beaucoup sur le cinéma allemand d’après-guerre : cinéma de rêve et rêvé, fait de clichés et d’artifices bon marché – et entièrement dépourvu de mouvement néoréaliste.
La réalité comme artifice : c’est aussi le programme de Szenario où l’enquête dissimule à jamais la vérité de son sujet. Tandis que l’histoire de la relation entre un chef et une secrétaire, en 1970, reste banale et ordinaire, elle est tout aussi fictive. Les lieux à Cologne, filmés quarante ans après, sont déserts et la documentation orale si minutieuse des événements paraît étrange : les voix d’un homme et d’une femme lisent les journaux intimes des protagonistes, associant les détails des actes sexuels et des états affectifs à des sondages et des statistiques sociologiques et médicales de 1970. En cherchant à « faire vrai », les voix créent aussi une tension entre elles et l’image, le documentaire et la fiction, le passé et le présent, la chaleur d’une aventure et son compte-rendu glacial. Ainsi, Szenario parle des interstices dans lesquels reviennent les spectres qui hantent le cinéma allemand, affectant toute « réalité » banale d’une artificialité totale.

Philipp Stadelmaier


Débat en présence de Philipp Stadelmaier, membre de l’association Camira.