Les États généraux du film documentaire 2015 Histoire de doc : Brésil

Histoire de doc : Brésil


Cette séance s’est construite dans la perspective de présenter un film de patrimoine majeur dans l’histoire du documentaire brésilien et l’un des films les plus précieux de la production contemporaine. L’assemblage qui en résulte est le fruit de la rencontre du regard de deux cinéastes inventeurs de formes filmiques, chacun expérimentant avec les techniques de son temps. Thomaz Reis et Andrea Tonacci se sont tous deux investis dans la création d’une œuvre cinématographique attentive aux mutations des modes de vie des peuples indiens à l’heure du progrès.
Thomaz Reis est reconnu par de nombreux anthropologues comme l’un des premiers cinéastes ethnographiques, avec la réalisation, dès 1916, du court métrage Rituas e festas borôro. Ce film, comme toute sa filmographie, a été réalisé dans le cadre d’un projet intégrationniste de caractère militaire, politique et scientifique : la Commission Rondon. Thomaz Reis était chargé d’enregistrer les nombreuses expéditions menées par le Maréchal Rondon, dont l’objectif était l’occupation des zones du pays encore inexploitées. Pendant trente ans, cette mission a notamment travaillé à l’installation de lignes télégraphiques dans la région amazonienne.
Ao redor do Brasil – Aspectos do interior e das fronteiras brasileiras (1932), le premier long métrage de Reis, se veut un registre visuel de ce projet de constitution d’une nation puissante et moderne. Le film s’ouvre sur l’image de Reis tenant sa camera, une affirmation de sa position de cinéaste : bien plus qu’un Major faisant des enregistrements filmiques d’une mission militaire, il se présente ici comme un « homme à la caméra » qui livre un imaginaire des explorations et des « vues » uniques (des paysages, des Indiens, des animaux) aux spectateurs du monde. Le discours filmique incarne et s’organise selon les idées positivistes de la toute nouvelle République brésilienne : le processus de civilisation des peuples natifs, la défense des frontières et l’inscription de la modernité au sein de la région amazonienne. En privilégiant des situations d’assimilation de différents peuples indiens, le parti pris de Reis est de montrer que ces « bons sauvages » deviennent, plus de bon gré que de force, des citoyens brésiliens. À l’exception de deux plans – l’un d’un homme qui se refuse à apprendre à « manger correctement » et l’autre d’une femme qui manifeste son rejet des anthropologues voulant la « mesurer » –, le film dissimule tout geste de résistance.
La résistance à adopter le mode de vie des « non-Indiens » est, à l’opposé, la marque intime du protagoniste de Serras da desordem, film d’Andrea Tonacci également présenté dans cette programmation. Andrea Tonacci est sans doute l’un des plus brillants cinéastes en activité au Brésil. Partisan d’un cinéma à la marge, il est connu pour valoriser l’expérience du tournage et pour son grand respect envers ceux qu’il filme. Tonacci est l’auteur de deux films phares du « cinéma marginal » brésilien : Blá,blá,blá (1967) et Bang Bang (1971). Après la critique politique de ses premiers films, son engagement par le cinéma prend la voie d’expériences aux côtés des Indiens. En 1977, il réalise Conversas do Maranhão, en suivant les Indiens dans un conflit autour de la démarcation des réserves indigènes. Avec Serras da desordem (2006), en filmant la vie de Carapiru, Tonacci réalise la reconstruction d’une histoire forcément critique : Carapiru, un Indien guajá ayant survécu au massacre qui décima son peuple en 1977, s’engage dans une incroyable traversée peuplée de hasards et de rencontres.
Serras do desordem met en scène cette histoire, jouée par ceux qui l’ont vécue, construisant un film absolument hétérogène et lacunaire. L’enjeu n’est pas de forcément mettre en scène les événements tels qu’ils eurent lieu, mais de provoquer, à travers le film, une autre expérience. Carapiru refait son voyage, revisite les lieux et retrouve les familles qui l’ont accueilli. Vie et cinéma, passé et présent, documentaire et fiction, reconstitution et images d’archives, noir et blanc et couleur, s’entrecroisent et s’enrichissent. De toutes ces interactions, Serras da desordem noue des liens entre l’expérience singulière de Carapiru et le projet de développement du pays.
Le film opère un investissement sur le passage du temps, le quotidien, l’ordinaire, qui nous amène lentement à une perception affective des situations. Que ce soit parmi les Indiens ou les « non-Indiens », Carapiru garde une subjectivité opaque, il semble n’appartenir à nulle part.

Naara Fontinele


Débat en présence de Naara Fontinele, membre de l’association Camira.