Les États généraux du film documentaire 2015 Histoire de doc : Pays-Bas

Histoire de doc : Pays-Bas


Le premier film de Coco Schrijber, In Motion (1994), dresse le portrait du saxophoniste David S. Ware et s’apparente à Big Ben Webster (1967) de Johan van der Keuken, les deux films s’intéressant non seulement à la musique mais aussi à la vie quotidienne de ces artistes – le premier dans son travail de chauffeur de taxi, le second dans son appartement chez sa logeuse – pour mieux cerner leurs parcours de grands jazzmen.
Johan van der Keuken, photographe autodidacte, publie un premier livre de photos à dix-sept ans (en 1955). Un an plus tard, grâce à une bourse, il intègre l’Idhec à Paris – « parce qu’il n’y avait pas encore de bourse pour étudier la photographie » – qu’il quitte deux ans plus tard, les contraintes imposées lui pesant. Coco Schrijber, elle, a étudié à la Rietveld Academie, l’école des beaux-arts la plus réputée aux Pays-Bas, dont elle a été renvoyée… Deux non-conformistes, alors ? En tout cas, deux cinéastes qui présentent une certaine liberté formelle dans leurs documentaires.
Johan van der Keuken n’aimait pas être défini comme documentariste ; il était cinéaste. Vélocité 40 – 70 en témoigne. Il refuse d’utiliser des images d’archives pour ce film pourtant commémoratif. Il crée des situations, compose des abstractions du réel et juxtapose des images qui n’ont, a priori, rien à voir avec le « sujet » du film. Pas vraiment des procédés « classiques » du documentaire. C’est peut-être dans cette liberté poétique, dans l’importance qu’il accorde à la dimension plastique, que le film puise sa force documentaire.
D’une autre façon et à une autre échelle, Bloody Mondays & Strawberry Pies, de Coco Schrijber, juxtapose des séquences qui n’ont a priori pas d’autres liens entre elles que ceux imaginés par le film. Elle ne joue pas sur des abstractions, mais traite d’un sujet abstrait, l’ennui, pour le confronter au réel. Comme dans Vélocité 40 – 70, nous sommes moins dans une logique explicative, forme devenue classique du documentaire télévisuel, mais davantage dans une logique associative, plus propre à la poésie. Les deux films demandent aux spectateurs de se placer dans une attitude active pour donner sens aux films. La nécessité de créer des liens, de rassembler des éléments tellement hétérogènes, nous force à aller plus loin que la seule surface des images et des sons, des textes et des musiques. Des formes aussi libres prêtent à des interprétations multiples.
Ces deux films aux approches comparables se différencient pourtant. Portraits – aux rayons X – de nos sociétés, ils donnent chacun une image du temps, de leur temps. Vélocité 40 – 70 s’intéresse au changement, ou plutôt au manque de changement, entre 1940 et 1970 et revêt un caractère politique. Van der Keuken est même un peu prêcheur ; il l’était souvent dans ses films des années soixante-dix. Là où Johan van der Keuken prend dans son film une position idéologique, politique et explicite, Coco Schrijber choisit plutôt une forme d’objectivité et de distance. Bloody Mondays & Strawberry Pies expose simplement des phénomènes de notre société moderne – l’ennui, la routine du travail qui « bouffe » notre vie quotidienne, l’obstination pour des choses apparemment futiles – et nous laisse seuls face à ces questions : que faire de son temps ? Fuir dans le travail pour éviter de s’interroger sur le sens de la vie ?
L’ennui comme échappatoire, comme refus de faire face, de résister à ce monde « où un grand nombre de personnes est manipulé par un petit nombre de personnes qui détient un pouvoir excessif. » Cette citation de van der Keuken à propos de Vélocité 40 – 70 reste plus que jamais d’actualité.
Ces questions de prise de position sont des questions auxquelles sont toujours confrontés les documentaristes. Comment peut se traduire notre engagement, politique, sociétal, émotionnel, dans un documentaire ? Faut-il garder une certaine distance ?
À travers ces films, posons-nous la question que se pose un des personnages dans Bloody Mondays & Strawberry Pies : « Qui serai-je dans dix, vingt, trente ans ? » Pensons aux films que nous avons vus, que nous découvrirons encore, et répondons avec van der Keuken (dans Face Value) : « Je suis un dieu... comme tout le monde. »

Kees Bakker


Débat en présence de Kees Bakker.