Les États généraux du film documentaire 2014 Journée Scam

Journée Scam


Notre obscure patrie, le documentaire

À JPM

Une sélection de quelques films réalisés avec l’aide de « Brouillon d’un rêve ». Sûrement pas un palmarès, ou alors il en manquerait beaucoup, sans compter ceux qui ont bénéficié d’une bourse et se retrouvent dans la sélection « officielle » de Lussas, tant le « Brouillon d’un rêve » est soluble dans le documentaire. Quelques films représentatifs. De quoi ? D’eux-mêmes d’abord, de la vitalité du genre, de sa richesse, de sa diversité, de sa capacité d’inventer et d’émouvoir, de rendre moins inintelligible le monde dans lequel nous vivons, le monde actuel ou le monde passé qui explique tant de ce qui demeure incompréhensible du présent. Le documentaire est toujours un art de la rencontre : avec soi-même, avec sa mémoire, sa famille, ses ancêtres, sa tribu, avec les autres, voire ses adversaires, avec nos contemporains comme avec les disparus. Une manière de regarder, de fouiller, de déchiffrer. Contrairement au reportage qui est pressé d’arriver au but, il faut toujours du temps, le temps d’avancer et de s’attarder, le temps de l’imprévu. Le style est essentiel. L’humour ou l’ironie aussi mais cela se sait moins.

Mon rêve cette année, notre rêve aurait été que soient montrés davantage de films, les présenter par duo, par trio : on aurait vu alors comment sans le savoir ni le vouloir, en même temps, des films qui s’ignorent pratiquent le même dispositif, explorent la même question, et en font tout autre chose, à chaque fois des œuvres singulières. C’est sans doute le propre de toutes les commissions, on y voit toujours émerger ce qui est dans l’air du temps, ces ondes que les projets captent simultanément à leur insu. Mais il a fallu choisir, il faut toujours choisir. Qui dit « choix » dit aussitôt « embarras du choix ». Il en va de même pour les projets eux-mêmes : ce qui ne cesse de me surprendre depuis deux ans, c’est qu’au sortir de la lecture d’une session, on est convaincu que tel ou tel projet va s’imposer, se détacher du lot. Eh non, c’est très rare en fait. Les projets qui s’imposent comme l’évidence sont l’exception. Le plus souvent il faut convaincre, discuter, batailler, concéder, négocier, transiger. Surtout refuser la loi du dénominateur commun qui deviendrait facilement le plus petit commun dénominateur, refuser le compromis, accepter d’être dérouté par le regard des autres.

Ce qui est frappant, dans ce lieu si original voué à tous les commencements comme aux essais qui ont de moins en moins de place pour exister, c’est que le genre ne s’épuise pas, ne s’étiole pas, tout au contraire. Bien sûr il y a des résultats moins probants que d’autres, des déceptions, des tentatives qui n’aboutissent pas, et des erreurs évidemment. Le goût du risque fait partie du documentaire — risque tout relatif de la part d’une commission qui ne risque rien à proprement parler, sauf l’échec d’un projet que l’on a défendu. Chaque juré, chaque lecteur vient avec son expérience mais surtout sa bonne volonté (ici peu de surmoi, pas de désir de revanche ni de juger du bien et du mal, du beau et du laid, de l’utile et de l’inutile, pas le fantasme du public ni le moralisme du sujet intéressant ou accessible, etc.) Mais comment décider, comment trancher sans cesser de conserver le tremblement, sans jamais oublier que l’on pourrait être de l’autre côté…

Avouons-le, il y a quelque chose d’harassant dans la lecture des piles de projets, écrits trop vagues parfois, dossiers trop verbeux souvent — peur du vide qu’éprouve le candidat, crainte de sécher, de ne pas noircir assez de pages pour convaincre la commission de son sérieux et de ses bonnes intentions — sans imaginer qu’en face les premiers lecteurs apprécieraient la ligne claire, le dessin tracé d’un trait. On constate avec tristesse que le virus du « scénario documentaire » a gagné jusqu’aux marges du métier : cette invention de ceux qui veulent être rassurés et auxquels on doit raconter la succession des images futures, comme si elles étaient déjà tournées, comme si chaque séquence était l’exécution d’un plan, comme si chaque entretien consistait à attraper une réponse connue d’avance, comme si chaque image devait être surgelée pour pouvoir être réchauffée — à en avoir froid dans le dos.
Regardez à votre tour, quand a lieu le rituel du visionnage, ceux qui ne lèvent pas le nez de leur cahier sauf par intermittence. Préférant ne pas risquer d’être troublés par le film et ce qu’il provoque en eux, ils notent tout ce qu’ils entendent, frénétiquement, les paroles, les mots, les commentaires comme si le sens n’était que verbal et les images de simples illustrations. Le documentaire est un art de la surprise. Il ne faut jamais l’oublier. Ce qu’on voit, ce qu’on entrevoit, on ne s’y attend pas, pas complètement, pas tout à fait, pas du tout. Heureusement.

Combien de fois a-t-on entendu cette question angoissée : à quoi ça doit ressembler un bon projet documentaire ? La recette est simple : il n’y en a pas. Le fond appelle sa forme. Ce qu’on veut dire infuse déjà la manière de l’exprimer, ce que l’on cherche à faire voir. Tout projet doit parvenir à être une projection, une histoire qui n’est pas une pure fiction, des personnages, une écriture, un récit encore en pointillés ou les matériaux d’un essai, une esthétique, bref, l’essentiel : un point de vue. Une manière, non pas de traiter un sujet, mais de regarder et d’interroger la réalité, de construire l’objet que l’on se donne, des choix autant que des refus. J’en arrive à me demander si ce n’est pas ce que l’on refuse de faire, délibérément, qui est primordial dans un projet de film, dans ce brouillon qu’est un film virtuel, dans ces « brouillons d’un rêve ». N’en déplaise à son inventeur et infatigable animateur, n’en déplaise à la Scam, la formule m’a longtemps inquiété — avant qu’elle ne devienne un emblème. Ces films ne sont pas des brouillons. Il y a de l’incertitude dedans, du désir, de l’obstination, de l’aléatoire, de l’infini. Chaque film est le brouillon des suivants. Ces documentaires n’ont pas peur du cinéma, ces films n’ont pas peur des spectateurs.

Jérôme Prieur
Écrivain et cinéaste
Membre du jury « Brouillon d’un rêve audiovisuel » 2012-2014


BROUILLON D'UN RÊVE AUDIOVISUEL
Aide aux films documentaires de création et essais
Le jury et le lectorat 2013-2014 : Chantal Briet, Dominique Loreau, Jérôme Prieur, Amalia Escriva, François Porcile, Robin Hunzinger, Matthieu Chatellier, Elisabeth Kapnist, Anna-Celia Kendall.
Quelques chiffres : 888 projets aidés à ce jour, 66% de films réalisés*, 51% télédiffusés, 25% en circuits indépendants, 10% en salles, 14% internet, sorties DVD, supports divers (* en tenant compte d'un délai potentiel de réalisation de deux ans).


Débats en présence des réalisateurs.