Les États généraux du film documentaire 2014 Tënk !

Tënk !


Certains vont sourire en découvrant ce titre, « Tënk ! ». Ce mot wolof qui m’est si cher signifie « résume-moi ta pensée ». Il me semble qu’il est approprié au monde du documentaire de création et qu’il devrait remplacer avec le temps le mot « pitch ». Petit retour en arrière : en 2002, Ardèche Images décide de lancer un modeste programme de formation à Gorée, au Sénégal, « Africadoc ». Cela passe par une résidence d’écriture et une rencontre de coproductions équitables que nous ne pouvons décemment pas appeler « pitch » ! Alors les collègues sénégalais vont proposer le mot « tënk » et nous allons l’adopter.

Les tënk et les pitchs sont tous deux des exercices de synthèse rassemblant des réalisateurs, des producteurs et des diffuseurs avec l’objectif suivant : faire que des projets deviennent des films ; là s’arrête la ressemblance.
– Les tënk privilégient la pensée et la relation humaine, ils sont fondés sur deux temps : un temps court de synthèse et un temps long d’environ une heure, tête à tête pour une rencontre approfondie entre un réalisateur et un producteur et souvent un diffuseur autour du projet de l’auteur. Pour le dire grossièrement, on est plus proche de la rencontre amicale — voire amoureuse — autour du cinéma que du marché aux esclaves.
– Les pitchs développent la pratique de la synthèse en un seul temps, très court — généralement moins de dix minutes —, spectaculaire, efficace, fondé sur la séduction et les ressorts de la compétition. Ils privilégient les projets les plus à même de convenir aux « cases » des chaînes de télévision, et là aussi pour faire court, on peut les assimiler à des jeux du cirque modernes.
Le mot « tënk » est issu d’une langue d’Afrique de l’Ouest parlée par dix-sept millions de Sénégalais et quelques centaines de « professionnels du documentaire d’auteur ». Quant au mot « pitch », il appartient à la langue planétaire du « commerce », des « affaires » et de la « communication » ; il est parlé par plus d’un milliard et demi d’individus. Cherchez l’erreur !
La différence entre ces deux mots n’est donc pas un détail : la sémantique, comme souvent, renvoie à des visions du monde. On est tënk ou on est pitch ! On est documentaire d’auteur ou docu de flux ! On appartient à la vision cinéma du monde, une certaine idée de la fonction des images, ou au monde dominant de la communication !

Enfin, les rencontres Tënk sont des rencontres de coproduction équitables Nord-Sud qui établissent une parité dans la propriété industrielle des films. Y participent de petites chaînes de télévision qui apportent de l’industrie, sont dans l’esprit des films et ne formatent pas les œuvres, et bien sûr ce sont les auteurs et les producteurs indépendants qui triomphent. Ainsi cette année, ce sera via les Tënk une soixantaine de films écrits par de jeunes auteurs citoyens en cinéma qui va être mise en chantier. Un réseau international de documentaristes s’esquisse, le RID. Cette sélection des films les plus remarquables présentés à un Tënk est donc un tournant, elle boucle l’action volontariste qui consistait à présenter depuis une douzaine d’années une sélection d’une dizaine de films d’auteurs africains. Dès le début, cette sélection Afrique a été pensée comme une ouverture aux « peuples et cultures du monde sans documentaire d’auteur » ; j’ai toujours pensé que si nous réussissions là à accélérer la formation d’un tissu d’auteurs et producteurs, nous pourrions étendre ce type d’actions à d’autres pays, d’autres populations qui ne sont pas ou trop peu représentées par le cinéma documentaire. C’est désormais le cas : Doc Monde et son réseau de formateurs et de compagnons de route organise en 2014 des résidences d’écriture et des rencontres Tënk dans le Caucase, en Asie Centrale, en Sibérie, dans la Caraïbe francophone, en Nouvelle Calédonie, dans l’Océan Indien, en Afrique subsaharienne francophone et en Europe francophone, et compte bien dans les cinq ans l’étendre à six autres zones géographiques.

Ainsi, pour cette première programmation « Tënk ! », seront projetés :
– Deux films issus du Tënk d’Eurasie. Le premier, Love in Siberia, est réalisé par Andzhela Abzalova, qui fut d’abord psychologue avant de devenir responsable des relations humaines pour une chaîne de télévision à Surgut, en Sibérie centrale. Si le film présente quelques répétitions, il va plus loin que le simple portrait de son personnage principal, étant fondé sur une belle relation filmeur-filmé que la réalisatrice a judicieusement placée au cœur du film. L’autre documentaire sibérien est réalisé par Alexandre Kouznetsov, de Krasnoyarsk : Territoire de la liberté fait suite à Territoire de l’amour, déjà montré aux États généraux. Il précède Manuel de libération qu’il va tourner en 2015 et qui vient de bénéficier de l’avance sur recettes. Il s’agit donc du deuxième épisode d’une trilogie portée par un réalisateur-opérateur qui filme de l’intérieur sa famille spirituelle, un groupe de résistants minoritaire au sein de la société civile russe, qui tente d’échapper à l’étouffement.
– Le film malgache de Nantenaina Lova Ady Gasy dont nous avions pu découvrir l’an dernier sous le titre Avec presque rien une version non mixée de cinquante-deux minutes qui a bénéficié d’une aide des industries techniques à la dernière Mostra de Venise. Voilà un film qui ressemble dans sa forme comme dans son objet au réel dont il fait l’éloge : celui de la débrouille et de la détermination à être au monde. Un cinéma de la cohérence.
– Deux films du Tënk Primavera témoignent de la détermination des auteurs et des producteurs à faire que les projets deviennent des films. Vivant ! de Vincent Boujon, fruit de quatre ans de détermination, nous donne accès, petit à petit, à une communauté de personnes. Il n’est pas si fréquent qu’un portrait de groupe soit aussi riche d’altérité. Sous nos pas d’Alexis Jacquand a été amorcé pendant l’année d’études que le réalisateur effectua au sein de l’École documentaire de Lussas (promotion 2009-2010). Au-delà du suivi pendant des mois de la mise en place d’un élevage alternatif, c’est le filmage qui emporte notre adhésion, faisant preuve d’une sensualité rare dans sa représentation des animaux et des éléments.
– Issus du Tënk Africadoc, une belle surprise : le premier film du Togolais Egome Amah Les Hustlers, qui, au-delà de son réalisateur, doit beaucoup à son opérateur qui a su cadrer l’essentiel de ce monde de gueux et à sa monteuse qui a su seule en organiser le récit. La preuve extrême que les films se font à plusieurs. Enfin, le quatrième film de Sani Magori Koukan Kourcia, les médiatrices, deuxième chapitre de sa fresque Nigérienne. Revoici le chant des femmes qui est cette fois-ci convoqué par le réalisateur pour rétablir la paix. Il décide qu’avec un film documentaire dont il est l’un des personnages-acteurs, il peut provoquer un mouvement qui fera advenir le repentir et le calme. L’entreprise de réalisation du film provoque un chamboulement, une transformation de la société dont le cinéma est à la fois l’acteur et la représentation, et dont il sera la mémoire. Une sorte de cinéma total.

L’idée que la forme de ces films est une vision du monde se marie avec l’idée que leurs modes de production et de diffusion en sont une également. Cette sélection sera l’occasion de découvrir les producteurs indépendants qui ont accompagné ces œuvres côté Nord. L’écosystème que nous bâtissons donne ces premiers films ; gageons que dans cinq ans, au même endroit, dix séances ne suffiront pas à montrer les œuvres remarquables qui auront éclos. Pour le moment, découvrons cette première sélection — bien évidemment, critique et jubilation sont de mise.

Jean-Marie Barbe


Débats animés par Jean-Marie Barbe.