Les États généraux du film documentaire 2014 Soulèvements, révoltes, le sursaut des images

Soulèvements, révoltes, le sursaut des images


Notre début de siècle est particulièrement tourmenté et bouleversé, à la fois promesse de possibles et menace de replis et d’obscurantisme. Les rapports de force, de pouvoir et d’inégalité attisent les conflits mais aiguisent aussi les résistances. Face aux événements, ou à l'événement, des amateurs, des cinéastes, des photographes se fraient un chemin, se confrontent à cette réalité pour tenter de lui donner sens, pour tenter de représenter les bouleversements en cours de l’histoire, soulèvements, révolutions, guerres. L'atelier s'intéressera à ces tentatives, prolongeant les réflexions amorcées dans les précédentes éditions sur les images amateurs (2011) et sur la représentation du peuple (2013). Trois films, The Uprising, Eau argentée, Syrie Autoportrait (séance spéciale) et The Silent Majority Speaks interrogeront les images réalisées par les protagonistes des évènements et leur réappropriation par des cinéastes. La présentation du livre manifeste photographique L’Algérie, sur la guerre de décolonisation, la fiction Révolution Zendj et les documentaires Retour à Homs et Maïdan (projection en plein air) ouvriront d'autres perspectives sur les modes de récits et de représentations de l'histoire en cours. Des tentatives qui toutes s'entrecroisent au point d'implication ou d'engagement d'un auteur/acteur d'une histoire qu'il tente de faire sienne, en l'interrogeant ou en l'inventant, pour rendre compte de ce sursaut des images.


Images d'un peuple en lutte

Comment se construit l'image d'un peuple en lutte ? Quels sont les langages, les rhétoriques, les récits que l'épique révolutionnaire exige et produit ? Le protest photo book de Dirk Alvermann L'Algérie (1960) est une tentative réussie de création de cet imaginaire. Alvermann n'avait que dix-huit ans quand il réussit à passer la frontière tunisienne pour rejoindre l'Armée de libération nationale algérienne, avec l'idée de documenter les événements en cours pour dynamiter une fois pour toutes le photo-journalisme européen asservi à la France colonialiste. Il le fit avec les moyens du cinéma — Algerische Partisanen (1962) — et de la photographie. Son livre n'est pas un recueil d'images mais une narration cinématique dans laquelle le montage occupe une place de choix, dans une mise en page moderne, sans texte ni légende explicative. Construisant l'ouvrage en séquences et répétitions, Dirk Alvermann donne enfin un visage au peuple algérien et pas seulement à son armée : hommes, femmes, personnes âgées et enfants sont les protagonistes d'une insurrection générale qui affecte l'ensemble de la société et ses classes. Quand le livre fut publié, Alvermann a souhaité qu'il soit imprimé dans une version de poche et en cinquante mille exemplaires, qu'il devienne un livre pour documenter mais surtout pour inciter à la révolution, un livre-outil en somme, un vrai livre-molotov. S'immerger dans le flux de ses images, en décrypter le langage, le rythme, la scansion, signifie jeter les bases théoriques d'une analyse précise et radicale de l'imaginaire révolutionnaire contemporain en le soustrayant à une rhétorique internationaliste fondamentalement déshistoricisante, et en lui fournissant un contexte historico-esthétique sur le long terme. La lecture-projection de L'Algérie sera traversée par d'autres histoires et d'autres livres qui racontent le peuple qui lutte à travers la photographie et la force révolutionnaire de son langage.

Federico Rossin


De leurs propres yeux

Révolution, soulèvement, émeute, révolte... Les mots sont nombreux et insuffisants pour décrire ces événements ou processus qui engagent un collectif dans la lutte. Les images n'y parviennent pas mieux ou moins bien, mais se révèlent depuis plusieurs années être des formes privilégiées d'expression de ces temps d'engagement. Il n'est plus de mobilisation populaire sans production d’images numériques, photos ou vidéos. Si l’image n’a pas été absente des séquences historiques antérieures, elle servait principalement de support à un discours — banderoles, tracts, affiches, graffiti... — ou était le fait de professionnels de l’image, journalistes ou cinéastes. Aujourd’hui, les images numériques se constituent comme une forme d’expression autonome et sont produites, mais aussi diffusées, par les acteurs mêmes des mobilisations. Dès lors, de nouvelles questions se posent : quelles fonctions assument ces images pour ceux qui les produisent ? Que disent-elles de l'individu et de la constitution du collectif ? Que disent-elles du « peuple » ? S’il est difficile d’évaluer le nombre de vidéos mises en ligne par rapport à celles qui ont été produites, le partage s'affirme comme indissociable de l'enregistrement. Il est alors nécessaire de penser ces images dans leur environnement. Sont-elles ou deviendront-elles des archives ? Et, alors que nous faisons face à un déferlement d'images, comment les regarder, comment les donner à voir ? Ces images anonymes ou orphelines sont produites pour le présent, pour la mobilisation, mais aussi pour faire mémoire. Comment alors « assurer une contemplation de ces images [...] en [les] réutilisant sans tomber dans les pièges de la commémoration ? »[1] Des créateurs, plasticiens, metteurs en scènes, cinéastes, s'en saisissent pour tenter de nous les donner à voir et à entendre hors du présent numérique. Ainsi, trois films programmés cette année, The Uprising, Eau argentée, Syrie autoportrait et The Silent Majority Speaks, se confrontent à ces images, ces autres regards pour tenter de les accueillir, d'en assumer la violence, ou d'en restituer la vitalité. Ces films ne seront ni un point de départ ni d'arrivée, mais une étape pour prendre le temps de chercher des réponses à ces questions et pour considérer ces images pour ce qu'elles sont : des traces tout autant que des actes...

Ulrike Lune Riboni

1. Dork Zabunyan, Passages de l'histoire, Blou, Le Gac Press, 2011.


Le documentaire contre la réalité

Lorsque le monde arabe est entré en soulèvement pendant l'hiver 2010-2011, j'ai très vite été frappé par la manière dont les images qui circulaient sur le web se répondaient par-delà les frontières, faisant écho les unes aux autres. J'avais l'impression de regarder des personnes qui sortaient enfin d'un long isolement réciproque, non seulement pour se rejoindre dans la rue, là où c'était possible, mais aussi pour s'échanger, s'observer et s'inspirer par tous les moyens qui se trouvaient à portée de main — y compris la caméra-GSM, et Internet.
Ce serait facile de réduire de telles images à un statut de document, d'indice ou de trace — d'y jeter un coup d'œil distrait ou émerveillé, et puis ne plus y penser. Mais je ne crois pas qu'on peut leur rendre justice en les considérant comme un phénomène dérivé ou secondaire. L'énergie qui circule à travers elles est la même que celle qui traverse le peuple assemblé dans la rue, et qui se transmet à différents moments par le chant, la parole, la marche, ou la danse ; la même que celle qui s'incarne dans l'occupation collective d'un espace public, ou dans des actions de résistance face aux polices et aux milices, aux armées et aux baltagui — ces voyous à la solde du régime qui ont sévi en Egypte et ailleurs —, et où se déploie une force qui n'est pas moins physique pour n'être pas (encore) armée.
Car les images ne sont pas des « objets » réifiés, inertes et nécessairement aliénants ; elles sont avant tout, et par leur nature visuelle même, des espaces de tension, ouvertes sur le monde, et sur l'avenir. Ce sont des invitations directes, physiques, parfois impératives, à se mouvoir, à agir, et à penser autrement.
Alors, quand j'ai décidé de faire un film à partir de ces images, ce n'était ni pour raconter ce qui s'est passé, ni pour poser les raisons ou analyser les conditions de sa réussite ou son échec. Je voulais simplement constater que, entre ces images, et les corps qui les ont produits, et nos corps à nous, une énergie circule. Et cette énergie est aussi réelle qu'un processus électoral, ou une mission d'observateurs internationaux, ou un grève dans une usine de textiles, ou le corps d'un martyr pleuré par sa famille.
Ce film, The Uprising, je l'ai fait surtout pour nous, qui ne sommes pas là-bas, ni même de là-bas. Non seulement pour nous montrer ce qu'on avait peut-être oublié de voir, mais aussi pour nous questionner, nous mettre au défi. Car ce sont aussi nos timidités, nos lâchetés, nos attachements inconscients aux pouvoirs et aux conforts (ceux-là proprement « virtuels ») que nous procurent la société (dite) de consommation et nos États — encore un peu providence —, que ces images viennent déranger. Et c'est notre capacité d'imaginer et de créer concrètement des solidarités nouvelles, grâce à et au-delà de nos différences, qu'ils appellent de tous leurs vœux.
En montrant par le montage comment une grenade lacrymogène lancé dans une rue de Manama peut tomber aux pieds d'un manifestant à Deraa, comment un chant scandé à Tunis peut trouver sa réponse la plus juste chez une foule à Alexandrie, je n'ai pas voulu uniformiser ces images, ni les décontextualiser, ni les déraciner. J'ai voulu montrer que leurs contextes et leurs racines sont multiples, et qu'elles débordent constamment ce que nous croyons savoir ou comprendre de ces pays. Que leur force peut transgresser les frontières aussi bien temporelles que géographiques ou politiques à l'intérieur desquelles on voudrait (avec parfois la meilleure volonté, parfois la pire) les assigner. Et que c'est ce faisant, et seulement en ce faisant, qu'elles vont résonner jusque chez nous.
Car la révolution, en tant qu'événement (au sens fort du terme), n'est jamais réductible à des causes ou à un contexte. Elle est toujours en excès par rapport à tout cadre intelligible et tout savoir constitué. Les mêmes causes, les mêmes conditions d'humiliation et d'exploitation se produiront ailleurs, et à d'autres moments, et il ne se passera strictement rien. Cantonner ces insurrections dans une spécificité qui ne pourra jamais ni les fonder ni les épuiser, ce n'est qu'une autre manière de les renfermer sur elles-mêmes, de les isoler, et de briser leur élan. Ainsi nous nous rendrions complice des forces qui les assiègent et qui cherchent à écraser ce qu'il y a en elles de meilleur, tout en rendant parfaitement exploitable par ceux qui voudront toujours nous « gouverner » ce qu'elles contiennent de plus faible et de plus anecdotique.
Toute révolution est aussi une révolution contre la réalité. Contre cette réalité par laquelle on cherche à nous dicter ce qui sera possible, et ce qui ne le sera pas. Réduire les révolutions arabes à la « réalité » de ce qui s'est passé, c'est les condamner à l'impuissance, à l'histoire, au passé, justement — alors que les mutations profondes qu'elles ont déclenchées ne font que commencer.
Dans The Uprising, j'ai voulu faire résonner le pouvoir que ces images contiennent, non pas pour le décortiquer, mais simplement pour le garder vivant, en le (re)mettant au présent. Au-delà des faiblesses et des forces que peut comporter cet essai, je crois que l'appel qui traverse ces plans existe bel et bien, et qu'il nous vient non seulement de ces peuples, mais du peuple — c'est-à-dire, de cette part du commun qui persiste, et résiste, au fond de chacun de nous.

Peter Snowdon


Déroulé de l'atelier

- Jeudi 21 août à 10h, Salle 2
Projection de Algerische Partisanen de Dirk Alvermann suivie d'une photo-projection du livre-manifeste L’Algérie et de l'intervention de Federico Rossin.
- Jeudi 21 août à 14h30, Salle 2
Projection de The Uprising en présence de Peter Snowdon suivie d’une intervention de Ulrike Lune Riboni.
- Jeudi 21 août à 21h, Salle 2
Projection en séance spéciale de Eau argentée, Syrie autoportrait d'Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan.
- Vendredi 22 août à 10h, Salle 2
Débat autour de Eau argentée, Syrie autoportrait suivi de la projection de Retour à Homs de Talal Derki.
- Vendredi 22 août à 14h15, Salle 2
Projection de The Silent Majority Speaks de Bani Khoshnoudi suivie d’un débat. Projection de Révolution Zendj en présence de Tariq Teguia.
- Vendredi 22 août à 21h, Salle 2
Projection en plein air de Maïdan de Sergeï Loznitsa.
- Samedi 23 août à 10h15, Salle 3
Projection en séance spéciale de El Gort de Hamza Ouni.


Atelier animé par Christophe Postic.
En présence de Hamza Ouni, Ulrike Lune Riboni, Federico Rossin, Peter Snowdon et Tariq Teguia.