Les États généraux du film documentaire 2013 Expériences du regard

Expériences du regard


En 1960, dans un texte intitulé De l’humanité dans de sombres temps, Hannah Arendt écrivait : « Entre toutes les libertés spécifiques qui nous peuvent venir à l’esprit quand nous entendons le mot "liberté", la liberté de mouvement est historiquement la plus ancienne, et aussi, la plus élémentaire. Pouvoir partir où l’on veut est le geste le plus originel de l’être libre. [...] La liberté de mouvement est aussi la condition nécessaire de l’action, et c’est dans l’action que l’homme fait l’expérience de sa liberté dans le monde. »
Si cette liberté de mouvement semble, en tout cas dans notre culture occidentale, n’avoir jamais été aussi évidente et aussi naturelle qu’aujourd’hui, dans quelle mesure, dès lors qu’elle se trouve mise en pratique, est-elle encore fondatrice d’une expérience de rencontre avec l’autre, d’un élan d’éveil à l’égard du monde et d’une nécessité à agir ? Ce questionnement vaut également pour le cinéma documentaire.
Les Anciens Grecs appelaient hubris l’aspiration à la démesure, à la toute-puissance. Elle recouvrait entre autres l’acte de causer des dommages ou d’agir par la domination ainsi que le vol de la propriété publique. Dans la Grèce antique, l’hubris était considérée comme un crime.
Aujourd’hui, la traduction la plus visible de l’hubris est probablement l’explosion des inégalités dans le monde depuis un demi-siècle, le désastre écologique, la mise sous surveillance de nos mouvements et de nos actes ainsi que l’apparition de nouvelles frontières et autres zones d’exclusion, visibles et invisibles, alors que, paradoxalement, le néolibéralisme s’est construit sur l’idée d’un monde sans frontières.
L’attitude qui prévaut généralement face à notre monde déshumanisé est celle de la passivité. Elle peut être considérée comme une forme de collaboration à l’égard des systèmes qui régissent aujourd’hui notre quotidien, politiquement et économiquement.
« L’histoire connaît maintes époques, écrivait encore Hannah Arendt, où le domaine public s’obscurcit, où le monde devient si incertain que les gens cessent de demander autre chose à la politique que de les décharger de leurs intérêts vitaux et de leur liberté privée. On peut les nommer justement de "sombres temps". »
En revanche, des individus par millions se sont mobilisés récemment et se mobilisent encore pour s’élever contre cet état d’hubris qui caractérise nos sociétés. Qu’il s’agisse des révolutions arabes, des Indignés en Grèce et en Espagne, des manifestations en Turquie et au Brésil, des coopératives de production et de consommation, des associations d’entraide, pour ne citer que quelques exemples parmi d’autres, il s’avère de toute évidence que des citoyens, toujours de plus en plus nombreux, ont renoncé à rester en paix avec ceux qui régissent le monde. En descendant dans les rues parfois au péril de leur vie ou en inventant d’autres manières de concevoir la relation à l’autre et à notre environnement, ils sont devenus les initiateurs d’un élan contestataire concret, ainsi que les annonciateurs d’une croyance citoyenne capable de faire émerger des alternatives politiques possibles.
Parmi le millier de films que nous avons visionnés pour cette sélection, nous avons découvert des œuvres dont la démarche des cinéastes est justement de se ressaisir de cette liberté de mouvement qu’évoquait Hannah Arendt pour prendre pied dans la concrétude du monde et agir, avec la caméra cette fois, contre cet état d’hubris qui le caractérise.
Ces films sont importants car ils constituent un contrepoint à la majorité des documentaires réalisés aujourd’hui qui, trop souvent, demeurent aveugles et soumis à l’inhospitalité actuelle de l’humanité. En ce sens, les auteurs des films qui composent cette sélection sont pleinement investis par l’action. En se déplaçant à la rencontre de vies perdues, brisées ou vacillantes, de personnes qui, comme eux, concilient réflexion et action, ces cinéastes nous donnent à ressentir, grâce à un travail formel rigoureux et inventif, ce que signifie aujourd’hui être en prise avec le monde.
La mise en mouvement et l’action dont il est question ici ne signifient pas uniquement se rendre dans des endroits sous tension pour y filmer ce qui s’y déroule. Plusieurs films que nous avons retenus se développent au contraire à partir du quotidien des cinéastes ou de leur propre intériorité. Mais chaque fois, ce n’est pas d’un mouvement de repli sur soi dont il est question, mais d’un élan d’ouverture et de compréhension à l’égard des hommes en général.
Si chacun de ces films est porté par une esthétique singulière, tous procèdent de ce que nous pourrions appeler une auscultation du réel. Ausculter n’est pas seulement un acte médical. Il est aussi le geste qui constitue l’essence même du cinéma documentaire. Ausculter, en cinéma, c’est parvenir, par une écoute et un regard patients, à rendre tangible la part cachée du visible. C’est l’art de laisser à chacun le soin de deviner la pluralité des vérités existantes derrière chaque vérité énoncée.
Parallèlement à la quinzaine de films que nous avons choisis et qui conjuguent liberté de mouvement et action, nous avons retenu quelques courts métrages pour la poésie qu’ils portent en eux. Ceci parce qu’il nous semble que défendre la beauté est aussi un acte politique.
Qu’il s’agisse, dans les films qui composent cette programmation, de filmer la pensée ou les corps, d’investir l’acte de cinéma d’une expérience humaine ou de confronter l’intime aux mouvements du monde, ce sont avant tout des appels à nous mobiliser que leurs cinéastes nous adressent pour que, à notre tour, nous nous ressaisissions de notre liberté de mouvement et d’action.
En ce sens, la plupart de ces films agissent comme autant de levées d’armes.

Pierre-Yves Vandeweerd et Philippe Boucq

Débats en présence des réalisateurs et des producteurs.



La Toile d’Addoc explore cette année la programmation « Expériences du regard ». De chaque film de la sélection, l'atelier relèvera un extrait de moins de trois minutes. Cet extrait sera montré à la suite de la projection et du débat du film. Voir Page 157.