Les États généraux du film documentaire 2012 Afrique

Afrique


Celles et ceux qui s'intéressent au documentaire, et plus largement aux œuvres cinématographiques et audiovisuelles, auront pu constater l'impact des outils numériques — simples et légers, accessibles à tous financièrement — sur le développement de la création. Force est de constater qu'un mouvement générationnel porteur d’une véritable exigence artistique est sur le point de se développer à l’échelle mondiale, si tant est que l’on veuille
bien l’accompagner et le soutenir. Au regard de cet enjeu, nous avons choisi de présenter neuf films réalisés en 2012 ; certains ont été développés dans le cadre du programme Africadoc* dont nous fêtons cette année les dix ans.
Qu’est ce qui caractérise notre choix au-delà du fait que ces films documentent un réel qui nous est peu familier, celui des Africains ? Quels liens réunissent ces auteurs ? Quelles différences de récit, de point de vue, de forme, de rythme existe-t-il entre ces œuvres ?
S'il n’y a plus lieu de s’interroger sur l'émergence d'une génération d'auteurs africains — la qualité et le nombre des œuvres en attestent — il faut essayer de saisir en quoi la poétique de ces films documente le réel et permet une compréhension du monde.

La vie n'est pas immobile
Dans le prolongement de son premier film, Les Larmes de l’immigration, où Alassane Diago rendait compte de la vie de sa mère dans l’attente sacrificielle du père, le cinéaste décrit ici non plus la vie sans les hommes mais la vie « malgré les hommes ». Le cinéma d'Alassane Diago s'inscrit toujours dans sa communauté villageoise : il fait corps avec son objet, la parole des femmes.
Mbëkk Mi, le souffle de l'océan
Le filmage en noir et blanc, sobre et précis, de Sophie Bachelier fonctionne magnifiquement. Située à une distance juste, la cinéaste écoute des femmes sénégalaises raconter l’émigration clandestine. Ce que l’on croit savoir sur la question disparaît, relevant du cliché, car ces paroles, mises bout à bout, dessinent une sorte de fresque, une mémoire du monde sublimée par le geste documentaire.
Hamou-Béya, pêcheurs de sable et Le Goût du sel
Les films d'Andrey Diarra et Souna Dieye se ressemblent. Leur parenté vient du fait que ces deux cinéastes cultivent une curiosité qui les pousse à filmer le travail de l’autre. Il s'agit
certes de filmer les techniques et les gestes, mais aussi en quelque sorte de transcender la réalité de ces communautés ouvrières pour mettre en lumière une certaine dimension épique.
Atlantic Produce Togo s.a.
Penda Houzangbe et Jean-Gabriel Tregoat ont filmé durant quatre mois au Togo un projet d’entreprise citoyenne voué à l'échec. En se positionnant délibérément du côté des jeunes entrepreneurs, les cinéastes montrent qu’ici, comme ailleurs, on ne résiste pas aux mécanismes implacables d’un marché inégalitaire et dépendant (Nord-Sud). La réalité de la lutte des classes est de ce fait immanquablement révélée et exacerbée. Comment documenter cette réalité généralement interdite aux cinéastes, sans être complaisant ? Comment faire dialoguer cinéma et politique ? Comment créer une distance suffisamment critique pour dépasser les apparences trompeuses ? Ce documentaire nous importe justement parce qu'il soulève des questions essentielles sur l'écriture du réel.
Avec Bachir
Quel regards portent de jeunes étudiants africains sur la réalité politique du pays où ils étudient ? Ce film réalisé en mars 2012 par les neuf étudiants du Master Réalisation documentaire de création de Saint-Louis du Sénégal est à sa manière symptomatique de la curiosité critique d’une génération. Par le biais d'un récit fluide, le film témoigne d’un regard, porté de l’intérieur et à plusieurs, sur les soubresauts de l’histoire immédiate. Ces documentaristes du continent africain nous donnent à voir et à entendre, ici et maintenant, leurs visions du monde.
Espoir voyage
Le cinéaste, comme le marcheur, s’intéresse ici davantage au parcours qu’à sa finalité au point que l’objectif premier — retrouver le frère aîné — est souvent délaissé au profit du
voyage. Ainsi Michel K. Zongo nous entraîne-t-il à la rencontre des vivants croisés ça et là, nous installant par exemple à l’intérieur d’un bus où la dérive des visages et des corps est
magnifiquement saisie.
Le Thé ou l’Électricité
Ce portrait d’un village de montagne marocain réalisé par un cinéaste belge, échappe au risque évident de l’exotisme. Car il s'agit bien d'un cinéma du réel, avec un temps de filmage suffisamment conséquent pour que l’immersion du filmeur lui permette de faire connaissance avec les sujets filmés, pour que la distance à l’autre soit donc juste. Le cinéaste accompagne, sur une longue période, l'installation de l’électricité dans un petit village isolé. Qu'est-ce qui se joue alors, au-delà du caractère magique de la lumière et des « premières » ? L’ampoule s’éclaire, la télévision s’allume en même temps que la communauté se recompose... Nous assistons au bouleversement du temps.
Le Rite, la Folle et Moi
Gentille Menguizani Assih signe ici son second film après Itchombi dans lequel elle suivait avec détermination un rite initiatique tâchant de le modifier pour éviter la contamination du sida dans la communauté villageoise. La cinéaste poursuit son travail sur les rituels ; la caméra étant à nouveau le moyen d’agir sur le réel. Mais il s'agit cette fois-ci d'un rituel d’initiation bien différent puisqu’il concerne la jeune sœur de la cinéaste... Ce film interroge le registre intime : film d’immersion mais aussi et surtout auto-portrait de la cinéaste qui se met en scène. Gentille Menguizani Assih tente de rétablir une vérité, de régler un secret de famille mais également de donner une dimension nouvelle au rituel par le biais du cinéma.

Ce film est projeté dans le cadre de la programmation Plein air le 22 août à 21h30.

Jean-Marie Barbe

*Africadoc 2002-2012 : programme de formation et de développement de coproductions Nord-Sud équitables de films documentaires de création. Ardèche Images mène ce programme avec des partenaires africains, principalement en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, permettant la production de vingt nouveaux films par an issus de seize pays d’Afrique subsaharienne.

Débats en présence de Sophie Bachelier, Penda Houzangbe, Jérôme Le Maire, Jean-Gabriel Tregoat, et sous réserve Gentille Menguisani Assih et Michel K. Zongo.