Les États généraux du film documentaire 2012 Histoire de doc : Les pays baltes

Histoire de doc : Les pays baltes


Lituanie, Lettonie, Estonie : trois pays dans le Nord-Est de l’Europe qui partagent une histoire récente mouvementée. Trois pays dont la qualité de la production documentaire est régulièrement remarquée, ces dernières années, dans les festivals et sur les chaînes de télévision. Trois pays qui mériteraient sans doute d’être  considérés  individuellement parce qu’ils ont leur propre histoire et culture.
Nous aurions pu nous concentrer sur l'un de ces trois pays ou proposer une « Histoire de doc » trois fois plus longue... Chacun d’eux mérite bien une telle attention et pourtant, nous avons choisi de les réunir. Ce n’est pas seulement leur destin commun qui nous a conduits à prendre cette décision mais également les parallèles évidents que nous pouvons établir entre les évolutions du film documentaire en Estonie, en Lettonie et en Lituanie.
Les pays baltes connaissent une histoire riche d’influences (suédoise, danoise, prusse, russe…) et de mouvements multiples qui ont  forgé les identités culturelles des populations. Rappelons la prospérité de la Ligue hanséatique au Moyen Âge, les batailles chevaleresques et les luttes religieuses, puis l'influence notable de la Grande Lituanie — un empire qui, du treizième au dix-huitième siècle, s’étendait de la Baltique à la Mer Noire. A suivi la domination russe, laissant en Estonie et en Lettonie beaucoup d’espace, tant dans le sens géographique que politique, aux grands terriens germano-baltes. Ce n’est qu’après la première guerre mondiale que la Lituanie a retrouvé son indépendance et que l’Estonie et la Lettonie l'ont gagnée, jusqu’à la  seconde guerre mondiale et l’occupation soviétique. Cette histoire mouvementée, marquée par une brève période d’indépendance au vingtième siècle, a eu des répercutions sur l’expression artistique comme en témoigne le cinéma documentaire dans lequel nous retrouvons des rapports forts entre l’Homme et la Nature et, surtout en Lituanie, un attachement à la terre, au patrimoine et à l'identité culturelle.
Le cinéma trouve sa voie dès 1896 aux pays baltes mais c’est dans les années dix que les premiers opérateurs locaux se démarquent. En Estonie, Johannes Pääsuke commence à filmer à partir de 1912 : son regard porte sur la vie quotidienne et sociale ou sur le patrimoine de son pays, là où d’autres s’intéressent aux notables, aux royautés ou autres médaillés…  En Lettonie, plus précisément dans la région de Riga, nous connaissons bien sûr Sergueï Eisenstein, mais n’oublions pas son opérateur, Eduard Tissé, qui a tourné de nombreuses actualités dans les années dix.
Ce n’est que durant la période d’indépendance que la production cinématographique devient plus consistante avec la création des premiers studios et la production de séries d’actualités, un peu sur le modèle du Kulturfilm allemand, dont la visée est l’éducation populaire. En Estonie, quelques opérateurs se démarquent dans les années trente avec des documentaires poétiques et ethnographiques : Talwe (1933) de H. Viikmann, Ruhno (1931) de Theodor Luts ou Konstantin Märska qui réalise, pour Estonia Film, notamment un film sur l’île d’Osmus (Vaateid Osmussaarelt, 1937) avec N. Envald et T. Meristu.
Le pacte germano-soviétique bouleverse les trois pays. Jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, la deuxième guerre mondiale et l’occupation soviétique musellent l’expression artistique qui commençait à prendre forme dans les années trente. Les années quarante et cinquante sont, dans le domaine du cinéma, marquées par la censure et la propagande soviétique. Malgré cela, quelques films et certains réalisateurs se démarquent, mais c’est surtout dans les années soixante, période d’un certain dégel, que le documentaire prend véritablement son envol dans les trois pays.
Sous l'influence de jeunes cinéastes dont certains sortent de la fameuse école de cinéma VGIK de Moscou, une approche beaucoup plus esthétique et journalistique – grâce à la télévision – caractérise les films produits principalement à Tallinn, Riga et Vilnius. En Estonie, ce sont Andres Sööt, Peep Puks et Jüri Müür qui marquent les esprits par la poésie et la photographie soignée de leurs films. Ils se focalisent sur des sujets ordinaires de la vie quotidienne et proposent une analyse implicite d’une société freinée dans son développement : qu'il s'agisse de l’apathie qui s’empare de la population de la ville (511 parimat fotot Marsist, 1968 ; Jaanipäev, 1978) ou de la situation de la campagne délaissée par les autorités (Kolm talve, 1973 ; Koduküla, 1969). Mais ce sont surtout l’approche, le ton et la qualité esthétique qui marquent un vrai changement dans le documentaire estonien.
En Lituanie, le patrimoine culturel (avec, par exemple, Laikas eina per miestą, 1966, de Almantas Griškevičius) et les traditions constituent les sujets essentiels des films, notamment pour  souligner que l’identité culturelle lituanienne n'est pas soviétique. Puis on constate une même tendance critique dans les films des années soixante-dix et quatre-vingt avec l’hilarant Mums nebaisūs jokie priešai (1978) de Edmundas Zubavičius, portant sur les entraînements en cas d’attaque nucléaire ou avec Randas (1985) de Rimtautas Šilinis qui traite de l’internement des jeunes délinquants ou encore une critique à peine voilée du système de santé psychiatrique dans Sala (1990). D’un point de vue esthétique, c’est surtout Robertas Verba (Senis ir žemė, 1965 ; Paskutinė vienkiemio vasara, 1971) qu’il faut mentionner. Dans son travail, nous retrouvons également cet attachement à la terre et à travers lui, une critique implicite des changements imposés à la société lituanienne.
En Lettonie, nous connaissons déjà « l’école du documentaire poétique ». Pas réellement une école mais une vraie tendance qui perdure aujourd’hui et dont Uldis Brauns (Sākums, 1961 ; Strādnieks, 1963) peut être considéré comme l'un des fondateurs informels. Venant de la VGIK, influencé par le travail de Dziga Vertov, Brauns a posé les jalons d’un remarquable cinéma documentaire letton. Quelques noms qui se manifesteront plus tard se retrouvent déjà attachés au film Baltie zvani (1961) : Brauns, toujours, mais aussi Herz Frank et Ivars Kraulītis. Herz Frank est devenu une des grandes figures du documentaire letton du fait de son humanisme et de son approche singulière des sujets. Que ce soit par le poétique Par desmit minūtēm vecāks (1978) ou Augstaka tiesa (1987), il a marqué les spectateurs bien au-delà des frontières des pays baltes.
Nous devons également mentionner Juris Podnieks, témoin emblématique – mort beaucoup trop jeune – des changements des sociétés baltes (Vai vegli būt jaunam?, 1986) de la fin de l’occupation soviétique à la liberté retrouvée — notamment avec la réinstauration des festivals de chant dont témoigne avec beaucoup d’émotion Krustceļš (1991). Lors du tournage de la suite de ce film, Podnieks a perdu deux de ses camarades, Andris Slapins et Gvido Zvaigzne, morts sous les tirs de snipers pendant la tentative de coup d’état de l’armée soviétique en janvier 1991.
Ce survol bref et lacunaire du film documentaire dans les pays baltes met l'accent sur l’héritage porté par les générations actuelles. Il suffit de penser à des cinéastes tels Šarūnas Bartas, Arūnas Matelis, Audrius Stonys ou Laila Pakalnina, qui sont depuis quelques années présents (et primés...) dans les festivals internationaux, pour constater qu'ils font perdurer les tendances développées depuis les années soixante par le documentaire letton, estonien et lituanien.
 
Kees Bakker

La Direction du Patrimoine s'est associée cette année encore aux États généraux du film documentaire. Ce partenariat avec les services documentaires de Bois d'Arcy se concrétise par la projection du film Sur la Baltique.

Nous remercions pour leur collaboration précieuse les archives et institutions suivantes : Les Archives de films d’Estonie, Le Centre National du Cinéma de Lettonie et les Archives Nationales de documents audiovisuels de Lettonie, les Archives Centrales de l’État de Lituanie.


Invités : Présentation et débats par Kees Bakker. En présence de Zanda Dūdiņa (sous réserve).