Les États généraux du film documentaire 2012 Journée Scam

Journée Scam


« Brouillon d’un rêve » ou l’impossibilité d’écrire ce que l’on n’a pas encore vécu, autrement dit filmé ; appellation symbolique, hautement documentaire, rapportée depuis un manuscrit égaré d’Arthur Rimbaud par Gérard Follin, auteur réalisateur en compagnie d’un autre rimbaldien, Charles Brabant, auteur réalisateur, fondateur de la Scam.

Sept cent cinquante et un projets aidés à ce jour, 64% de films réalisés, 58% télédiffusés, 22% dans les circuits indépendants, 10% en salles, 10 % sur Internet, en dvd et supports divers.

La Place du documentaire

D’après la carte officielle, pas sûr que nous puissions longtemps côtoyer le verbe nécessaire de René Char, quand il nous indique cette direction à propos de Champ de blé derrière l’hôpital Saint-Paul de Vincent van Gogh : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Car pour tenter d’y trouver la place du documentaire, il convient de se lever tard, très tard, voire aux premières lueurs de la nuit télévisuelle, lorsque ces films se croisent dans les longs trains déserts de la programmation nocturne, tout au moins un certain nombre d’entre eux que l’on dit de création.
« Signe ce que tu éclaires, non ce que tu assombris » poursuit le visionnaire. Mais depuis quand la télévision n’a-t-elle plus pris de nouvelles de la poésie ? S’est-elle seulement rendue dernièrement au chevet de la beauté ? Qu’écoute-t-on du côté de cette télévision-là, hier fenêtre éclairée sur le monde, aujourd’hui vulgaire télescripteur aux nouvelles tristes. De la musique de savon à barbe. Il n’y a pas de place pour la beauté. Et c’est ce qui fait se perdre le documentaire dans le nécessaire désordre de la rue. Contre vent mauvais et marée noire audiovisuelle, éternel résistant, respiration de l’air, il ouvre les fenêtres, les portes, les cellules et pénètre sans vergogne sur la toile, au désarroi de la douce censure en place qui s’en inquiète.

Jean-Pierre Mast


Lussas

Le travail dans un jury aussi sollicité que celui de « Brouillon d’un rêve » est très lourd, éprouvant, mais aussi in fine exaltant. Nous sommes trois personnes à passer du rôle de défendeur à celui de juge. Précédés dans notre travail par cinq lecteurs aussi expérimentés que nous qui ont déjà opéré une sélection ouverte.
Ce qui est lourd ? Ce n’est pas le nombre de projets à lire, considérable parfois, qui mobilise plusieurs journées de labeur ; non, c’est le choix final : comment éviter l’injustice, la partialité, le favoritisme ? Comment éviter le piège de tant de jurys où les décideurs investis du pouvoir de juger tombent dans l’oubli de leurs propres limites, se départissent de toute modestie, se ferment à la réciprocité et à l’expérience d’un apprentissage auquel les faiblesses ou les lacunes des solliciteurs et de leur projet devraient les renvoyer, et les amener à se remettre eux-mêmes en question. Notre jury est d’une autre nature, il est vrai, émanant d’une société d’auteurs gérée par les auteurs, comme une coopérative. J’ai apprécié la philosophie du jury résumée par Jean-Pierre Mast au début de nos réunions et je l’ai faite mienne : garder une attitude fraternelle avec les auteurs, ne pas les déjuger, privilégier la critique positive qui encourage à mettre à jour les erreurs, les prétentions, les dérives. Ne pas être juge mais médiateur qui met au service des réalisateurs en recherche sa propre expérience, c’est-à-dire le souvenir de ses errements, de ses échecs et aussi de ses dépassements. Qu’est-ce qui nous garantit qu’on ne se trompe pas sur un talent, dans un projet extérieurement « brouillon » ?
Ce qui est exaltant ? Le flux des projets dévoile un paysage documentaire et les courants de la sensibilité actuelle des auteurs et de leur milieu. Une part des projets s’attache à des communautés, des lieux, des villages, des quartiers en décalage avec nos centres développés menacés par les crises et les destructurations du capitalisme financier, comme si les auteurs voulaient interroger l’envers de notre histoire minée par la folle illusion d’une croissance illimitée : tel village isolé dans une région en marge, géographiquement perdu, au flanc d’une inaccessible montagne ou d’une terre aride. En fuyant les questions sociales ou politiques, les auteurs s’adonnent à une esthétique contemplative de scrutation, filmant l’écoulement d’un temps autre, des lieux et des gens vivant dans un passé-présent rare. Autre thème marquant : l’étranger. Comment éviter l’altérité meurtrière des nouveaux fascismes ? L’étranger accueilli, exploité, banni, expulsé, suscite de nombreux essais dans lesquels l’intégration fragile lutte contre la désintégration, où le mode de vie, la culture, le travail des migrants constituent un apport, une richesse et non pas une nuisance ou un détournement… L’Afrique chez nous nous rend l’Afrique familière, présente, intérieure, nécessaire.
Alors que les pays de l’Union européenne attirent peu les auteurs, de nombreux projets s’attachent à l’altérité absolue, celle des minorités souvent persécutées, comme les Roms, peuple de l'ubiquité nomade, en constante migration transeuropéenne et provisoirement sédentarisé ça et là. Comme si leur belle histoire et leurs secrets constituaient une marque d’exception, celle d’un destin élu échappant aux déterminismes nationaux. Les abcès de la mémoire amènent aussi des projets forts. Auschwitz, le Rwanda, les crimes contre l’humanité du vingtième siècle et du nôtre. Remémoration, travail historique et travail de deuil voisinent pour tenter de conjurer l’autre mémoire, manipulée et obsessionnelle. Paroles des victimes et paroles des bourreaux voisinent aussi.
Mais je m’égare, je ne peux tout citer. Restent ces projets qui échappent à la catégorisation : ceux où le miracle s’opère, où l’auteur réussit à déployer dans son texte tout l’imaginaire de son cinéma et de son monde, où les images fleurissent sous les mots, où l’on voit le film en les lisant.
Le plaisir dans tout cela : rencontrer les auteurs et surtout travailler avec les représentants de la Scam, avec les femmes et les hommes du lectorat et du jury. Tous ont une œuvre derrière eux, tous ont un regard profond, une modestie et une clarté d’esprit, celle des artistes délurés et décidés.

André Dartevelle
Cinéaste, historien, membre du Comité Belge de la Scam et du jury « Brouillon d'un rêve »



Être lectrice

Être lectrice au sein de « Brouillon d'un rêve », c'est lire près de deux cents projets par an. Les dossiers écrits étant souvent accompagnés de quelques rushes, d'images de repérages ou de précédents films de leurs auteurs, c'est visionner beaucoup d'images aussi.
Chaque projet est lu par deux lecteurs (bien souvent d'anciens lauréats de la bourse) dont le rôle est de distinguer les projets qui seront lus ensuite par les trois jurés et discutés en séance plénière. D'expérience, nous savons tous combien il est difficile - presque impossible - d'écrire un projet de film documentaire. Je sais maintenant combien il est difficile de les lire aussi !
Difficile, mais pas fastidieux, bien au contraire : à chaque fois que le coursier de la Scam a déposé dans mes bras le gros paquet de projets saisonniers (une bonne trentaine par session, et parfois quarante !) je me suis sentie privilégiée et impatiente de découvrir en primeur toutes ces promesses de films dont nous sommes pour la plupart les premiers destinataires. Impatiente aussi d'y trouver à peu près tout ce qu'on voit de moins en moins à la télévision, enrichissant et bousculant pendant toute cette année ma propre réflexion et mon imaginaire : des idées iconoclastes, des sensibilités affirmées, des regards personnels, des écritures originales et surtout, surtout, des désirs opiniâtres, des volontés de fer, de belles obstinations d'auteurs sans lesquels la plupart de ces films fragiles et précieux n'existeraient pas.

Simone Bitton
Lectrice depuis mai 2011


Débats en présence des réalisateurs.