Les États généraux du film documentaire 2011 Édito

Édito


Dans ces tentatives de revenir sur l’Histoire ou bien celles de saisir des bouleversements en cours, le cinéma documentaire nécessite une certaine distance, d’emblée celle du regard, qui n’est pas antinomique d’un engagement. Ce regard et sa mise en scène élaborent le récit et construisent une représentation. Les images qui nous arrivent des révolutions et des révoltes d’aujourd’hui témoignent d’une urgence, d’une lutte et d’une répression violente et meurtrière. Que nous montrent ces images ? Que nous racontent-elles ? À quoi nous engagent-elles ?
Donner à voir et donner à entendre sont les formes d’inscription du cinéma dans l’instant et dans l’Histoire, être là et filmer, regarder et témoigner, mais aussi interroger et provoquer, rejouer et restituer, préserver une mémoire. Nous avons composé avec Olaf Möller un parcours de films majeurs, connus pour la plupart mais peu vus. Ils nous confrontent à une parole malaisée qui résonne au-delà de celui qui la prononce. Pour se confronter à la parole des criminels et des victimes, la donner à entendre, des cinéastes imaginent des dispositifs, minimalistes ou complexes, de l’entretien frontal à la fiction.
D’un geste d’amateur isolé qui n’est pas sans cinéma à celui d’un réalisateur qui le pense et le construit, un film réunit autour de lui une communauté éphémère — un réalisateur, une équipe, des protagonistes, un producteur, des critiques, des programmateurs et in fine des spectateurs — dont le désir est celui d’une rencontre, d’une confrontation, d’un récit, qui prétendent à une véritable expérience que le cinéma revendique, imagine et doit défendre.
Donner à entendre et le cinéma comme expérience sont deux enjeux que nous avons déclinés tout au long de cette vingt-troisième édition. Une intention qui nous permet de renommer la sélection des pays francophones européens, confiée à Pierre-Yves Vandeweerd et Philippe Boucq, « Expériences du regard », et qui vaut pour l’ensemble des programmations. Du documentaire africain à la « Route du doc Italie » et à l’« Histoire de doc Tchécoslovaquie », des révolutions de Torre Bela à Tahrir, des expérimentations chorégraphiques de Gunvor Nelson au cinéma direct et poétique de Klaus Wildenhahn, des dialogues de Marcel Hanoun au silence d’Inês Sapeta Dias, autant de formes ouvertes au réel, où expérience de vie et expérience du cinéma sont étroitement liées.
Cette précieuse occasion de découvrir et de revoir les films qu’offrent les festivals contraste de plus en plus avec la difficulté à les fabriquer et à les diffuser plus largement. Le CNC, la Scam et la Sacem demeurent des soutiens indispensables à la production et la diffusion des œuvres. Nous continuons d’en rendre compte par les « Rencontres professionnelles », moments d’échanges et de réflexions communes où nous convions également des producteurs dont l’engagement nous semble déterminant. Un engagement qui permet la fabrication de films plus en marge, de rendre toujours possible des films tremblants, des films vivants. « Il y a le destin, et ce qui ne tremble pas en lui n'est pas solide », nous souffle le poète tchèque Vladimìr Holan.

Pascale Paulat et Christophe Postic