Les États généraux du film documentaire 2010 Éditorial

Éditorial


Qu’est ce qui peut bousculer les écritures documentaires si ce ne sont les transformations du réel lui-même ? Le cinéma est régulièrement secoué par les tensions entre les enjeux économiques et artistiques. Les bouleversements engendrés par l’envahissement des technologies numériques (depuis les outils pour filmer jusqu’aux moyens de diffusions) exacerbent ces tensions. Pour autant, ils transforment aussi nos façons de témoigner (par l’écrit, le son et l’image) et de regarder, réalisateurs comme spectateurs, tout comme ils transforment les perspectives de produire et de diffuser. Cette vingt-deuxième édition interrogera plus largement les évolutions dans la manière de fabriquer les films et observera les écarts, entre les parcours de producteurs, les démarches de cinéastes, entre des cinématographies proches et lointaines.
Alors que les propositions de formes documentaires sur Internet se multiplient nous regarderons ensemble de quelle manière ce nouveau media bouscule les pratiques et les écritures et modifie l’expérience partagée du réalisateur et du spectateur. Ces dernières années ont été marquées par un fort recours au documentaire dans tous les domaines artistiques — une nécessité d’éprouver le réel — révélant de nouvelles formes d’écritures et de récits.
La rencontre de deux cinéastes majeurs à deux pôles extrêmes du documentaire, Avi Mograbi et Wang Bing, permettra de discuter avec eux de leurs démarches radicales, toutes deux proposant des choix forts de dispositifs imaginés pour se confronter à des réalités humaines elles aussi extrêmes. Des films où l’exigence du travail du cinéma est à la mesure de la considération pour son sujet, exigences que nous retrouvons aussi dans la sélection « Incertains regards ». Ces films replacent un homme ou une femme, un groupe ou un quartier, une communauté au centre du récit. Une dimension anthropologique du cinéma très présente dans l’œuvre atypique de Jørgen Leth, et également dans le recueil d’entretiens de Stephano Savona, dont les films témoignent tous d’un état de lutte. Les Amis de Lussas nous entraînent en Amazonie avec les mêmes motivations, la Sacem propose une exploration ethnomusicale, la Scam nous rappelle qu’un film est affaire de style et la nouvelle génération de documentaristes africains s’empare de son histoire. La « Route du doc » pousse à l’est jusqu’à la Russie et l’« Histoire du doc » explore le Danemark, tandis que les films de Chris Welsby formeront un refuge sensible au milieu de ce réel imposant. Enfin, deux moments attendus : la diffusion du très impressionnant montage d’archives du film d’Andrei Ujică qui nous révèle la construction de la « fiction Ceaușescu », témoignage indispensable de la mise en scène médiatique d’une imposture historique ; et les trois nouveaux films du cycle d’Emmanuelle Demoris dans le bidonville de Mafrouza à Alexandrie, patient travail d’immersion qui ouvre un véritable espace pour une rencontre et favorise l’émergence d’une parole et d’une réflexion partagée…

Pascale Paulat et Christophe Postic.