Les États généraux du film documentaire 2010 Route du doc : Russie

Route du doc : Russie


Ce retour à la Russie, qui inaugurait la programmation de la « Route du doc » dix ans auparavant, ponctue un travail d’ateliers d’écriture de projets de films documentaires en Sibérie. L’occasion de dresser un état des lieux d’une production en difficulté et de donner à voir surtout, quelques trajectoires et initiatives qui tentent de résister. Le documentaire en Russie se retrouve aujourd’hui particulièrement fragilisé par la disparition ces dernières années des studios documentaires d’État, par le désintérêt total de la télévision pour ce genre, par la polarisation des formations et des moyens de production dans les capitales des grandes régions et un financement d’État soumis à un certain arbitraire et restreint à des sujets relevant de thématiques prédéterminées. Dans ces conditions difficiles, les cinéastes russes ou formés à l’école russe parmi les plus connus, Dvortseyvoy, Kossakovski, Loznitsa, V. Solomin, sans oublier Sokourov, poursuivent des trajectoires personnelles très affirmées (certains se tournant résolument vers la fiction), et tous soutenus par la diffusion en festivals de leurs œuvres, ouvrant la voie à de précieuses coproductions internationales. Mais quelles perspectives s’offrent à la nouvelle génération ?
Pour en rendre compte, cette sélection de la « Route du doc » esquisse une réponse avec une sélection resserrée et protéiforme qui présente de nombreux premiers films issus de formations très différentes. Le VGIK, l’historique école où se sont formés tous les grands cinéastes russes et soviétiques, dont l’exigence de maîtrise peut conduire à un certain académisme, demeure cependant un gage de qualité certain. Ainsi, Le Nouveau Siècle et Blue Sky. Dark Bread tous deux tournés en pellicule, s’inscrivent dans la lignée des documentaires russes où la mise en scène, le son désynchronisé, le montage alterné dans une unité de lieu et de temps, construisent un récit orienté vers la fiction. Et si ces caractéristiques sont propres à l’exercice d’étude, les deux réalisateurs n’en font pas moins la démonstration de leur talent. Le premier avec une douce ironie annoncée par le titre, le second avec un lyrisme visuel aux accents esthétiques soviétiques mais tous deux plongés d’une belle manière dans la matière première du cinéma, les images, la lumière, dans une grande économie de dialogues. Ce qui n’est pas sans évoquer, dans un tout autre style, en provenance de l’Université du cinéma et de la télévision de Saint-Pétersbourg, A Long Way Home, qui observe à distance, cruelle et burlesque, le petit théâtre du bord de route d’un patelin qui respire l’ennui et l’abandon. Ces films donnent une vision d’un monde — la réalité, le cinéma — où le temps se serait arrêté. C’est aussi le sentiment qui se dégage du nouveau film d’Evgueni Solomin, Countryside 35x45, accentué par le choix d’un noir et blanc argentique en voie de disparition mais en harmonie avec les photos d’identités que le photographe propose de village en village, profitant de la campagne de renouvellement des anciens passeports soviétiques. Autrement dit, la disparition d’un monde. Huit ans ont passé depuis le précédent film du cinéaste de Novossibirsk, ce qui dit bien la difficulté à produire de tels projets aujourd’hui — entre temps d’ailleurs, le Studio d’État de la plus grande ville de Sibérie (Shiller, Eisner, Solomin père) aura disparu. Katorga (terme désignant initialement la condamnation au bagne puis les prisonniers de longues peines), comme Countryside, est un film dont l’histoire se résume en quelques lignes mais contient toute une vie, qui se lit sur un visage et tient en peu de mots : l’attente d’un changement qui ne vient pas et se révèle en une séquence finale, un plan vers lequel tend tout le film.
Dans Quelqu’un, mais pas toi défilent des hommes et des femmes qui se découvrent, peut-être pour la première fois, dans des films de propagande soviétique. La caméra fixe leurs visages qui s’illuminent ou se décomposent à la vue de cet autre qu’ils ne reconnaissent pas, d’une autre époque, d’une jeunesse révolue. Leurs visages d’aujourd’hui apparaissent comme un miroir déformant face aux quelques photogrammes aperçus, leurs silences s’opposant aux commentaires des images les érigeant en héros le temps d’un film. C’est d’ailleurs le terme utilisé fréquemment pour désigner le personnage principal d’un film documentaire, le choix du héros (geroï) s’avère être une règle première : pas de film sans personnage principal. Une tendance que l’on retrouve également dans une approche de cinéma direct revendiquée par le groupe Kinoteatr.Doc, dont le directeur Mikhaïl Sinev produit fictions et documentaires et organise un festival à Moscou. Ses productions proposent un parcours plus urbain, une image de la Russie moins vernaculaire. Freedom suit une classe de jeunes garçons lors de leur première initiation militaire, à l’allure de camp de vacances, et esquisse le portrait d’une jeunesse universelle, dans sa confrontation à l’autorité et sa rencontre de l’autre sexe. Arythmie a pour « héros » un jeune médecin très agité qui s’improvise organisateur de soirées pour rembourser ses études. Sveta Strelnikova met à jour les contradictions du jeune citadin dont la conscience professionnelle est mise à mal par son désir d’une vie plus facile.
Deux autres courts métrages témoignent d’une réalité peu représentée voire déniée. Se rendre de « l’autre côté » est bien l’enjeu de À l’intérieur, film de peu de moyens témoignant d’un réel engagement : on découvre la promiscuité d’une petite équipe médicale qui tente de soigner et secourir des exclus aux corps brisés trouvant là un semblant de reconnaissance et de réconfort. The Jump de Taïssia Rechetnikova, représentante d’une autre tendance du VGIK, nous livre dans une forme minimale, le récit d’une solitude et d’un désarroi.
Si le héros est celui qui porte le récit, celui que l’on accompagne, derrière lequel on se retranche parfois au risque de l’encourager à une forme d’exhibition, aux antipodes de cette dérive possible, deux films d’une force et d’un engagement rares revendiquent autrement leur regard et leur parole. Artur Aristakisian termine Ladoni en 1994 dans le cadre du VGIK après plusieurs années de travail. Une ode aux mendiants, déshérités, laissés pour compte, exclus au cœur d’une ville dont leurs corps sont le battement. Ce poème fleuve dans les rues de Chisinau en Moldavie, cette lettre dite à un fils qui n’est pas né est une adresse au monde, une allégorie mystique et visionnaire, comme une « âme de résistance » à l’usage du monde. Plus tard, ailleurs, dans l’enclave russe de Kaliningrad, Oleg Morozov va filmer pendant près de dix ans d’autres figures marginales, avec une tranquille impudeur partagée mais la fébrilité d’une vie en suspens : Until The Next Resurrection. Il s’attache à des êtres à la dérive, aux horizons brisés et qui ne passeront pas le film. Presque tous mourront, alors que les images de leurs corps abandonnés continuent encore de nous hanter. Face à une véritable défiance pour le commentaire et à l’opposé d’une distance observante pas toujours si respectueuse, ces deux films incarnent la possibilité de dire « je », un « je » qui ne soit ni la négation du nous, ni un jugement de l’autre, simplement l’affirmation de la singularité d’un regard ou d’une parole, la revendication de la liberté du cinéaste.
Une liberté que tente de préserver la réalisatrice Marina Razbejkina, à l’initiative d’une formation atypique au documentaire, à Moscou et en province. Son film The Holidays se déploie en longues séquences qui donnent la mesure de l’isolement et de la dureté de la vie au village, sous un regard attentif qui ne craint pas une certaine empathie. À l’image du Territoire de l’amour (premier film issu des ateliers d’écriture de films documentaires initiés par la réalisatrice Hélène Châtelain à Krasnoïarsk) qui nous entraîne sur les routes de Sibérie avec « Les autres », un groupe d’un centre psychiatrique de la région, en tournée avec son spectacle musical. Le photographe Alexandre Kouznetsov dont c’est le premier film, a voulu donner voix et corps à ses images. Il pressent amoureusement combien l’élan pour exister repose sur le collectif autant que sur la volonté et le désir de chacun. Le film se répand par vagues, à chaque virée de la bande, là où du partage est possible. Et ici encore, comme dans Le Seul Rôle de la superstar, film issu des ateliers de Marina Razbejkina, seule la parole poétique d’une « héroïne » ou le chant contestataire d’un « héros » sont capables de saisir l’auditoire et de le rendre à la passion.

Christophe Postic

Remerciements à Elisabeth Braoun (Alliances françaises en Russie), Vitali Manski (Artdocfest), Gueorgui Negachev (Russia), Mikhaïl Sinev (Kinoteatr.Doc).

Débats en présence de Marina Razbejkina(réalisatrice), Alexandre Kouznetsov (réalisateur, photographe), Nikolaï Bem (producteur).

Avec le soutien de l’Ambassade de France (Christine Laumond, Katia Grollet) et de Sovexport Films (Christel Vergeade).