Les États généraux du film documentaire 2010 Fragment d'une œuvre : Jørgen Leth

Fragment d'une œuvre : Jørgen Leth


Si Jørgen Leth n’est pas un nom inconnu dans le monde du documentaire, qui connaît son œuvre ? En prolongement du programme « Histoire de doc », consacré cette année au Danemark, nous avons souhaité revenir sur l’œuvre de ce grand cinéaste, auteur et artiste.

De nombreux spectateurs ont découvert Jørgen Leth aux côtés de Lars von Trier dans The Five Obstructions (2003), film dans lequel il réalise cinq remakes de son court métrage The Perfect Human (1967), s'adaptant aux lourdes contraintes imposées par Lars von Trier.
Alors que The Perfect Human peut s’apparenter à un ovni dans le paysage mondial du cinéma documentaire, The Five Obstructions témoigne – hormis les défis absurdes et le goût du jeu des deux réalisateurs – des qualités, de la créativité et de l’inventivité de Jørgen Leth, à l’image de toute sa filmographie, composée de plus de quarante films.

Né en 1937 à Aarhus, il suit des études en anthropologie et en littérature avant de devenir journaliste et critique, notamment de musique (jazz) et de cinéma, mais aussi de sport, étant lui-même sportif (cycliste et joueur de tennis). Il se consacre également à la poésie et publie son premier recueil en 1962. Dans le même temps, Jørgen Leth commence à réaliser des films avec un groupe d’amis au sein du collectif ABCinema. Contraints par le manque de budget, et souhaitant s’affranchir des contraintes techniques, les cinéastes œuvrent pour se défaire des conventions cinématographiques et narratives. Cette nouvelle approche apporte une liberté de ton que l’on retrouve à la même époque dans les films de la Nouvelle Vague, et notamment chez Jean-Luc Godard qui a été d’une influence importante pour Jørgen Leth.

De l’anthropologue polonais Bronislaw Malinowski (avec sa méthode de l’observation participante) à Michel Foucault, de Edward Hopper à René Magritte en passant par Bertolt Brecht, John Cage et Robert Frank, les influences de Jørgen Leth viennent souvent d’autres domaines que celui du cinéma et sont aussi diverses que la forme cinématographique de ses films peut l'être. On observe chez Jørgen Leth la volonté, propre au poète, d’expérimenter avec le langage, écrit ou cinématographique, et de construire ses films en ne suivant pas systématiquement une logique narrative traditionnelle. Souvent, leur construction est pensée comme des tableaux de Hopper, ou à partir de scènes et de gestes de la vie quotidienne comme on les retrouve dans la photographie de Robert Frank. En les recontextualisant, ces scènes semblent avoir subi un traitement d'aliénation à la manière de Bertolt Brecht, ou encore un traitement temporel qui s’apparente aux recherches musicales de John Cage. Ce mode de construction s’accompagne toujours d'un regard humain, critique ou ironique. Un regard anthropologique, faussement naïf, qui décortique nos préjugés, notamment dans nos rapports à l'autre, ou encore notre enfermement dans les conventions de la vie quotidienne.

Ainsi, anthropologue et poète, Jørgen Leth a construit une œuvre riche, variée et fascinante, regardant le monde avec un sens de l'étonnement digne d'Aristote – qui dévoile souvent davantage qu'un simple regard analytique. Il représente ce monde à travers une forme cinématographique qui nous rend plus conscients du regard que nous lui portons, et de la force poétique du cinéma. Qu'il s'agisse de ses portraits d'artistes ou de grands sportifs, de ses « films de voyage » en Chine, à Haïti, ou aux États-Unis, ou encore de ses films « anthropologiques » traitant des phénomènes de la société moderne, l'œuvre de Jørgen Leth est marquée par certaines constantes tels l'étonnement aristotélicien et l'exploration poétique du langage cinématographique. Ce qui n'exclut nullement un point de vue ironique et/ou critique.

Le programme que nous proposons rend compte de ces traits récurrents dans toute la diversité de l'œuvre de Jørgen Leth. Le goût pour le jeu, devant la caméra ou avec le langage cinématographique, dont témoigne The Five Obstructions ; l'expérimentation dans Stop for Bud, Near Heaven, Near Earth, Life in Denmark (inclus dans le programme « Histoire de doc »), Good and Evil et Motion Picture ; la fascination pour l'exploit des grands sportifs dans A Sunday in Hell ; le regard anthropologique dans Haiti. Untitled et la curiosité pour l'exotisme, voire pour l'érotisme (sujet de son film à venir) dans The Erotic Human, dont Tropical Mix est un avant-goût. Notons encore l’articulation du travail pictural et de la temporalité musicale dans New Scenes from America et 66 Scenes from America, dont la fameuse séquence avec Andy Warhol est emblématique de l'approche de Jørgen Leth : soigneusement composée, mais laissant place au hasard.

Jørgen Leth est un auteur-cinéaste d'une grande originalité qui invite le spectateur à prendre part à la construction de ses films, dans le sens où il fait des observations plus qu'il ne souhaite apporter des réponses. Une œuvre à (re)découvrir !

Kees Bakker


Présentation et débats par Kees Bakker. En présence Jørgen Leth.