Les États généraux du film documentaire 2009 Fragment d'une oeuvre : Peter Hutton

Fragment d'une oeuvre : Peter Hutton


Mon travail ne s’encombre pas d’idées. Mon travail n’a d’autre but que de laisser pénétrer quelqu’un dans ma sensibilité visuelle. Je me suis toujours efforcé de lutter contre la tendance à créer du sens supplémentaire, comme les frères Lumière qui n’avaient pas l’intention d’exprimer davantage que la simple accumulation des images. À l’inverse, ils allaient quasiment sans bagages à la découverte des lieux ; ils réagissaient aux choses comme elles venaient. L’expérience de mes films est un peu comme le rêve éveillé. […] Il faut simplement prendre le temps de se poser et de regarder, ce qui je pense n’est pas une attitude très occidentale. Nombre des influences auxquelles j’ai été soumis dans ma jeunesse étaient plus orientales. Elles proposaient un regard contemplatif – qu’il s’agisse de peinture, de sculpture, d’architecture, ou simplement d’un paysage – fondé sur l’idée que plus on passe réellement de temps à regarder les choses, plus elles se révèlent selon des modes inattendus.
Il y a à l’origine de ce que je fais une idée très simple, qui est d’essayer de ramener les gens vers le passé, plutôt que de les propulser vers le futur. L’utilisation du noir et blanc donne l’impression de n’être plus assujetti au temps, mais en suspens dans un espace où il n’y pas de référence manifeste au vécu quotidien. Pour moi, l’un des aspects les plus attrayants du cinéma, c’est le fait de pouvoir susciter une impression de mystère, d’émerveillement ou de curiosité dans un environnement, un paysage, une pièce, n’importe quel endroit, en arrêtant le temps. Les incroyables épiphanies de la nature sont souvent à peine perceptibles, à la limite même de ce que peuvent capter bien des personnes. Mes films tentent d’enregistrer et d’offrir quelques-unes de ces expériences.
Ce que je trouve exaltant dans le cinéma, c’est le mouvement et la transformation : l’idée d’apporter la perception du temps dans des représentations figées de la nature. Mais d’un autre côté, il y a souvent dans mes films une volonté « d’arrêter le temps », de laisser le temps n’être plus qu’un élément neutralisant qui fournit une petite révélation au sujet de l’image.
J’ai d’abord été sculpteur, puis peintre et finalement cinéaste, traitant évidemment toujours l’espace en trois dimensions. Quand je me suis mis au film, je visualisais ces projections planes et en deux dimensions, comme des sculptures en trois dimensions : cela donne à l’œil de quoi s’impliquer, plus de surface et d’espace à parcourir. Je pense que si une image vous implique, elle donne à l’œil une carte spatiale intéressante à suivre. Il me plaît de rappeler aux gens le potentiel visuel que recèle le fait de s’impliquer dans une image, de partir pour un petit voyage dans l’image. Chaque prise devient un film en soi, chorégraphié de manière intéressante, où on voit l’évolution d’un mouvement, souvent une transformation et enfin la conclusion.

Peter Hutton

Extraits édités, tirés de Cinéma Critique 3, de Scott MacDonald, Interviews avec des cinéastes indépendants, in Presses de l’Université de Californie, Berkeley/Los Angeles/London.


Invités : Présentation et débats animés par Federico Rossin (critique de cinéma et programmateur).