Les États généraux du film documentaire 2007 Patrons

Patrons



En 1978, Gérard Mordillat et Nicolas Philibert réalisent La Voix de son maître, tentative d’approche réussie d’un monde protégé et fermé, celui des patrons, dont la parole publique très contrôlée est rarement mise en scène. Le monde des patrons, c’est bien sûr le monde du travail. Et ce qui est mis au travail dans le film c’est une vision politique du monde, bien que l’usage de ce terme provoque une grande méfiance chez ces dirigeants de grandes entreprises. Ce film sur la parole des patrons donne à entendre leurs visions du monde, parfois entre les mots mais le plus souvent explicitement. Ce qui surprend le plus, c’est leur relative naïveté, leur méconnaissance du pouvoir du cinéma ou leur mépris de l’intelligence du spectateur. Un tel film ne serait plus possible aujourd’hui : trop de conscience du pouvoir de l’image, de contrôle des médias par le pouvoir, de contrôle de leur parole. Et malgré cela, la langue employée continue de révéler une idéologie au travail. Comment le cinéma peut-il se saisir de cette parole ? Que nous donne-t-il à voir et à entendre ? Depuis quelle place ?

Imaginer le monde du point de vue du patron, c’est ce que met en scène François Caillat pour raconter la construction d’un monde parfait dans Bienvenue à Bataville. Le film, sous la conduite du défunt patron Tomas Bata (caméra subjective et voix off), démiurge visionnaire, retrace la mise en place d’un système paternaliste à la dérive totalitaire. François Caillat va jusqu’au bout de ce choix radical de mise en scène où tout est orchestré par le patron, y compris la parole des ouvriers. Malaise et emprise du système.

Comment une idéologie contamine insidieusement un système, une organisation, des mentalités, des corps, le langage ? Éric Hazan, dans son livre LQR, la propagande du quotidien (1), analyse cette imprégnation de la langue par le libéralisme contemporain. Et il la nomme LQR, Lingua Quintae Respublicae (de la Ve République), en référence à la LTI, Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich décryptée par Victor Klemperer dans son journal – mis intelligemment en scène par Stan Neumann dans son film La langue ne ment pas. Ce rapprochement opéré par Hazan est aussi venu enrichir le travail de Nicolas Klotz et d’Elisabeth Perceval pour leur adaptation au cinéma du roman éponyme de François Emmanuel, La Question humaine (2). Film de fiction, il redéploie autrement ces influences mises à jour et nous plonge dans le monde de l’entreprise, mêlant la vie privée des uns pour imaginer comment s’opère sur toute une génération une pernicieuse contamination des corps et des esprits par la doctrine libérale, et la vie passée des autres, dirigeants de l’entreprise, héritiers du nazisme et gestionnaires de l’organisation.

Trois mises en scène auxquelles manquera une quatrième voix, celle du patron au travail. Dans le style du cinéma direct, Arlette Buvat, dans le huis clos d’une jeune société d’agents de sécurité, nous confronte à une réalité édifiante où l’on assiste au recrutement d’une équipe pour la surveillance de boutiques de luxe. Ce qui s’y dit, ce qui se raconte là, c’est aussi le monde comme il est. Le film ne sera pas terminé en août mais nous souhaitons pouvoir reprendre et prolonger cette programmation à Paris.


Invités : (1) LQR, la propagande du quotidien, Éditions Raisons d'agir, 2006.
(2) La Question humaine, Stock, 2000.

Invités : Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval, François Caillat, Nicolas Philibert.