Les États généraux du film documentaire 2006 Fragment d'une œuvre : Arunas Matelis

Fragment d'une œuvre : Arunas Matelis


Communauté de regards
Les films d’Arunas Matelis ont déjà sillonné bon nombre de festivals tout comme son récent premier long métrage documentaire, Before Flying Back To The Earth. Après Audrius Stonys en 2003, c’est donc de nouveau un cinéaste lituanien dont nous proposons un fragment de l’œuvre. Tous deux, qui coréalisent parfois des films, sont longtemps restés attachés au format court qui se prête particulièrement bien à leurs récits éthérés. On y trouve une obsession de l’envol et de l’élévation, non dénuée d’un caractère religieux, dont on cherchera la genèse dans la séquence onirique qui ouvre L’enfance d’Ivan de Tarkovski.
Des films où le temps s’étire pour laisser surgir un événement ou, au contraire, pour enlever toute dimension événementielle à ce qui se joue, pour laisser entrer et sortir du champ des hommes dont l’ivresse défie parfois l’équilibre. Les gestes du quotidien méritent une attention particulière et les personnages sont choisis pour la beauté de leur visage, la force de leur regard ou le burlesque de leur allure. Le montage et l’univers sonore constituent les autres ressorts dramatiques les plus évidents de ces “ documentaires inventés ”.
On retrouve ici toute une tradition du cinéma russe dont le cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa et le très connu lituanien Sharunas Bartas, formés au VGIK, sont d’autres héritiers.
Ces quatre-là, de la même génération, se sont construit des communautés de vie et de travail, particulièrement Bartas qui accueille dans sa maison studio ceux qui partagent ses visions, de Loznitsa à Carax. Un double retour aux sources s’imposait : retour au cinéma de Bartas et à ses premiers films. Son film d’école, où l’on découvre Vilnius dans le regard d’un marionnettiste de rue, sera présenté en séance spéciale. Il permettra de constater les parentés évoquées précédemment qui s’étendent jusque dans le film Blockade de Loznitsa dont le son, matière première autant que les images d’archives, est justement composé par Vladimir Golovnitski, l’ingénieur du son de Bartas depuis son deuxième long métrage, The Corridor (1995). Ce film, d’une beauté brutale contient toutes les figures qu'il ne cessera plus d'explorer — dont l’enfance —, s’immisçant chaque fois dans des communautés déglinguées, où l’ennui le dispute à la fête qui réunit tout le peuple errant du film, et hystérise parfois les corps jusqu’au meurtre.
Dans son dernier film, Artel, Sergei Loznitsa compose par tableaux une fresque de tous les gestes du labeur quotidien d’une petite communauté : la pêche en terre glaciale, sans autre explication que sa chronologie, laissant le sens de leurs gestes techniques à de peu probables regards d’experts, pour n’en garder que leur vitalité, puissante et douce.
Arunas Matelis, lui, filme à l’hôpital où des enfants luttent pour leur survie. C’est un retour sur une épreuve personnelle, un geste d’appropriation, toujours très périlleux quand il s’agit de filmer des enfants malades. Et c’est en partie par le jeu, celui de l’enfant face à la caméra et celui de l’enfant à la caméra, que Matelis parvient à tenir la distance.
Christophe Postic.