Les États généraux du film documentaire 2006 Histoire(s) de doc

Histoire(s) de doc


Le documentaire hollandais en quatre mouvements

Dans leurs discussions sur le documentaire hollandais, beaucoup d’historiens du cinéma évoquent la prétendue "École hollandaise du documentaire". Et parfois, ils se lancent à jeter quelques noms. Au-delà des frontières des Pays-Bas, les grands noms du documentaire hollandais sont Joris Ivens et, plus récemment, Johan van der Keuken. Parfois, un troisième nom vient s’ajouter, celui de Bert Haanstra. Ces trois noms représentent trois générations de documentaristes hollandais : Joris Ivens, l’un des pionniers du mouvement documentaire international pendant tout le vingtième siècle, Bert Haanstra, le plus emblématique de la deuxième génération des documentaristes hollandais (après la seconde guerre mondiale), et Johan van der Keuken, dont les films ont eu un impact majeur sur le paysage international du documentaire de ces trente dernières années. Pourtant, aucun d’entre eux n’incarne une “ école ”. Haanstra, cependant, a probablement été le plus batave des réalisateurs hollandais mais pour comprendre ce que cela signifie, il nous faut plonger dans l’histoire du documentaire hollandais, en retraçant quelques mouvements et enfin définir le “ documentaire hollandais ”, si tant est qu’il soit définissable. C’est ce que Histoire(s) de doc va tenter de faire cette année à Lussas.

Comme dans de nombreux pays, le mouvement du documentaire est né de l’exercice des actualités filmées et des mouvements d’Avant-Garde. Pathé et Gaumont dominent la production des actualités des années 10. À côté de ces deux grands, Willy Mullens se fait un nom en tant que producteur d’actualités. Cette activité lui rapporte quelques commandes (pour l’office du tourisme et le gouvernement hollandais) acclamées par les critiques : Mullens associe la narration claire et la belle photographie. En 1918, il crée la société de production Haghe Film pour faciliter la production d’actualités et de films de commande. En 1922, Willy Mullens reprend l’ensemble de ces actualités pour produire une compilation plus tard connue sous le nom de Nederland (Les Pays-Bas), un film promotionnel sur les Pays-Bas érigé en “ monument national ”.
Pendant la même période, Polygoon commence ses activités comme société de production d’actualité. Mullens se consacre aux commandes du gouvernement et à celles des sociétés commerciales et pétrolières. Pendant ce temps, le mouvement avant-gardiste prend son élan et le style des films de Mullens est vite considéré comme dépassé. C’est la Ligue du film hollandais qui présente des films comme Le Cuirassé Potempkine d’Eisenstein, La Mère de Pudowkin et les films d’Avant-Garde français. La Ligue a des idées assez rigides sur le cinéma : les aspects formels doivent dominer, le film est considéré comme une forme d’art qui doit donc utiliser son langage pour transmettre cette idée de l'art cinématographique plutôt que de raconter des histoires stupides. Cor Aafjes, de chez Polygoon, figure parmi ces réalisateurs fortement influencés par ce mouvement, comme l’illustre très clairement son film Handelsbladfilm, qui célèbre le centenaire du journal Algemeen Handelsblad en 1928. Aafjes aurait pu jouir de la même célébrité que Joris Ivens s’il n’était pas mort la même année à l’âge de trente-deux ans.
C’est au cours de ces années que Joris Ivens devient la figure principale de l’Avant-Garde hollandaise, avec des films de renommée internationale comme Le Pont (dont l’influence se retrouve dans Maasbruggen de Paul Schuitema) et La Pluie. Même si le mouvement est relativement éphémère, il exerce une influence majeure sur les documentaires hollandais qui, au fil du temps, ont pérennisé l’association du caractère informatif et réaliste de l’actualité à la démarche esthétique des films d’Avant-Garde.

Cette continuité apparaît clairement dans la comparaison de films comme Symphonie industrielle (1931) de Ivens et Le Verre (1958) de Bert Haanstra récompensé par un Oscar, ou Quand les épis se courbent (1930) de Raab van Canstein avec plusieurs films de Herman van der Horst ou John Fernhout. Haanstra, van der Horst et Fernhout deviennent les protagonistes des documentaires de l’après-guerre. Les deux derniers, en particulier, ont étroitement participé à la réalisation de films sur la reconstruction des Pays-Bas. Cette reconstruction est souvent représentée au travers de la lutte contre l’eau, thème récurrent du cinéma hollandais et de la vie hollandaise en général. Les films de Herman van der Horst et Bert Haanstra remportent de nombreux prix et les deux réalisateurs sont des invités réguliers du Festival de Cannes. Ils sont les hérauts de ce que certains appelent “ l’école hollandaise du documentaire ”. Il est vrai que l’eau et les cieux de Hollande qui ont inspiré les peintres hollandais du XVIIe siècle sont très présents dans les documentaires de cette période et ce parallèle devient même le thème de Ciels de Hollande de John Fernhout. Le documentaire de l’après-guerre existe essentiellement grâce aux commandes du gouvernement, souvent financées par le plan Marshall. Bien que les réalisateurs aient des styles différents, nous voyons bien que le rythme et la rime du film sont des éléments majeurs de leurs documentaires, éléments qui peuvent, dans une certaine mesure, justifier la notion d’“ école ”.

Au fil du temps, puis avec l’avènement de la Nouvelle Vague, la télévision et les caméras légères qui ont ouvert la voie au cinéma direct et au cinéma vérité, la deuxième génération de documentaristes hollandais, avec à leur tête Haanstra et van der Horst, est de plus en plus critiquée. Leur “ cinéma de papa ” présentait par trop une vision romantique de la société hollandaise, une glorification de la lutte contre l’eau peu attentive aux êtres humains derrière les héros. Dans les années soixante — la reconstruction de l’après-guerre ayant bien progressé —, les problèmes sociopolitiques revêtent une nouvelle importance. Ce changement de vision stimule une nouvelle génération de réalisateurs et apparaît clairement dans le travail de Johan van der Keuken. Pourtant l’œuvre de van der Keuken ne commence à être reconnue que dans les années quatre-vingts. Les documentaires qui caractérisent le mieux les films hollandais sont produits par un groupe de réalisateurs plus jeunes rattachés à la société de diffusion VPRO.

L’évolution de la conscience sociopolitique et les progrès technologiques qui caractérisent les années soixante créent un lit fertile pour les documentaires produits par VPRO à partir des années soixante-dix. Avec Hans Keller, l’un de ses principaux acteurs, VPRO présente une autre image de la société hollandaise. Non plus l’image confortable et douillette de Bert Haanstra (dont la caméra candide filme Zoo et Alleman (L’Homme hollandais) ou l’héroïsme des films de la reconstruction de van der Horst, mais plutôt une réflexion et une analyse de la société hollandaise. VPRO ne craint pas de placer le spectateur devant un miroir qui reflète une image moins romantique que celle qu’il a l’habitude de voir au cinéma ou à la télévision. Simultanément, les réalisateurs n’oublient pas pour autant l’esthétisme du documentaire. Même s’ils sont très influencés par le cinéma direct et le cinéma vérité, ils conservent quelques éléments de “ l’école hollandaise ” et créent un style non dépourvu d’ironie, comme on peut le voir dans la série Het Gat van Nederland. Plus important encore, c’est une nouvelle forme de journalisme qui n’accorde pas sa préférence aux personnalités en vue comme les ministres ou la famille royale mais les traite au contraire de la même manière que l’homme de la rue. C’est particulièrement vrai pour un film de soirée, Résolu, mais flexible et avec modération par lequel Hans Keller, Henk Hofland et Hans Verhagen apportent une nouvelle forme d’historiographie à la réalisation du documentaire : on ne se limite pas aux grands événements ou aux grandes dates mais on relaie plutôt les narrations de témoins oculaires individuels, qu’il s’agisse des décideurs ou de l’homme de la rue. L’utilisation de séquences amateurs, puisque l’officiel se limite essentiellement à la famille royale, donne une image complètement différente et ambiguë du rôle des Hollandais pendant la guerre. Un million de personnes ont regardé cette version hollandaise de quatre heures du Chagrin et la Pitié.

Les documentaires hollandais actuels portent les traces des différents mouvements décrits plus haut. Quand ils ne sont pas formatés par la télévision, les réalisateurs accordent un grand soin au style et à l’esthétisme du film tout en gardant un œil sur leur sujets : l’aspect humain et la manière de portraiturer des personnes, très à l’avant-plan du mouvement VPRO, est par exemple très apparent dans les derniers films de Johan van der Keuken et, plus récemment, dans ceux de Heddy Honigman. Les différents éléments qui composent “ Histoire(s) de doc ” à Lussas cette année tentent d’esquisser ces mouvements qui ont caractérisé et caractérisent encore le documentaire hollandais et composent une programmation exceptionnelle dont certains films n’ont jamais traversé les frontières du pays.

Kees Bakker


Invités : invité : Bert Hogenkamp (historien du cinéma documentaire)