Les États généraux du film documentaire 2005 Guy Gilles

Guy Gilles


Paris un jour d’hiver, Vie retrouvée, La Loterie de la vie… Retour sur Guy Gilles, un an après : ce second volet met l’accent sur deux composantes essentielles de son œuvre : l’inspiration proustienne et l’utopie généalogique – ou la tentative de s’inscrire dans une histoire encore réconciliée du cinéma.

Ce qui se joue dans Montreur d’images (exploitation artisanale d’une salle de cinéma), Où sont-elles donc ? (douces vedettes d’autrefois) et Festivals 1966 Cinéma 1967 (Nouvelle Vague et Cahiers) relève d’une quête obsédée qui émeut aujourd’hui autant qu’elle questionne, celle d’un tramage entre cinéma de
l’enfance et revendication moderniste. Venir au cinéma par amour des films vus jadis, on le sait, c’est devoir opérer dans un constant décalage. Celui-ci va s’accroissant justement à partir du milieu des années soixante : fin des illusions, retour au réel, entrée en résistance, clament les idéologies d’alors.

Que faire ? Festivals 1966 apparaît rétrospectivement comme une façon pour Guy Gilles de questionner sa place dans un bouleversement historique et esthétique toujours profond, utilisant en direct la matière des entretiens retenus pour se positionner en tant que cinéaste et pas seulement en tant que journaliste. L’aspect improvisé du film – montage brut, chocs des micros, recadrages intempestifs, comme si le film s’inventait sous nos yeux – infirme telle déclaration sur les visées de la narration moderne (Rivette) tout en la détournant à des fins personnelles. Ce qui revient, c’est toujours le plaisir et l’incrédulité, un peu prolétaire, de faire du cinéma comme les petits-bourgeois de la Nouvelle Vague : admiration fascinée à bien des égards, mais aussi joyeuses embardées où le tournage semble devenir le sujet même du film.

D’autant que celui-ci est le premier documentaire de Gilles, point clé entre ses reportages typiques de l’époque (Pop Age, sa précédente livraison télévisée) et l’aboutissement des œuvres ultérieures. La question du passage du reportage au cinéma (documentaire) y est même explicitée par Godard, évoquant Reichenbach chez qui « il y a de belles images mais pas de pensée ». Tout le film ressemble à un grand cours de cinéma où la parole passionnée empêche la mélancolie de s’installer, même si la proximité de cette grande famille va vite se révéler illusoire pour Guy Gilles. Totalement ignoré lors de sa sortie en février 1968 – et pour cause –, Au pan coupé est emblématique de cette place impossible : une grande radicalité – pas de compromission esthétique pour le cinéaste, pas de compromis social pour le personnage – et une extrême douceur – pas la force de lutter.

Commence pour Guy Gilles un double exil, mis au ban du cinéma industriel – cinéma de l’enfance dorénavant tributaire d’une société qu’il exècre – mais aussi des grands courants esthétiques de l’époque, dont l’idéologie insurrectionnelle s’accommode mal d’une
sincérité aussi noire. Reste la télévision : la mélancolie persistante qui imprégnait les films de commande (Le Jardin des Tuileries) comme les petits poèmes à la limite de l’abstraction (Chanson de gestes), va trouver une chambre d’écho exemplaire avec Proust, l’art et la douleur. La grande idée du film est de transformer la place traditionnelle du journaliste (style Chapier dans Festivals 1966) en faisant de celui-ci un narrateur, un guide, un double du réalisateur, soit Patrick Jouané, acteur de tous ses films de fiction. Le champ des questions et de l’enquête est à présent habité par un corps. Jeune, aimé, malléable au temps qui passe : l’entreprise a duré quatre ans, au gré des tournages buissonniers. Ce temps qui s’inscrit sur Jouané, enveloppe changeante, visage adolescent progressivement creusé par une maturité de jeune homme, est moins l’incarnation du thème proustien du temps perdu que sa
ré-appropriation intime et amoureuse. En s’affrontant à ce qui semblait être la grande tutelle de son œuvre – n’a-t-il pas été hâtivement qualifié de « Proust de la Nouvelle Vague » ! –, Guy Gilles s’en affranchit avec une grâce et une évidence surprenantes.
Plus que tout, c’est peut-être ce geste libre, cette liberté de tous les instants, jaillissante, joyeuse, anarchique, qui fait aujourd’hui le prix de son œuvre et la nécessité de sa découverte enfin.


Coordination : Coordination : Gaël Lépingle


Invités : Un site très complet est consacré au cinéaste, ww.guygilles.com